# 43 • Colline Rouge de Tirana • Atelier du peintre Sali Shijaku • Tirana • Albanie • Gallery Photos • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
| Maison du peintre Sali Shijaku • Crédits Photo : @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
Le peintre de ses propres héros
Sur la Colline Rouge de Tirana, derrière une porte de bois à double battant qu'aucune enseigne ne signale, un jardin un peu à l'abandon mène à une villa aux balcons croulant de plantes, façade de brique et de pierre, toit à deux pans, tables rouges dressées sous les arcades. Un tableau noir planté dans un pot de fleurs annonce,
en anglais, « Fine Food »: poisson, viande, gyros, salade. On pourrait n'y voir
qu'un restaurant de quartier, un peu bancal, où l'accueil laisse parfois à désirer.
Ce serait passer à côté de l'essentiel : cette maison a été, jusqu'à sa mort en 2022, l'atelier du peintre Sali Shijaku, et elle en garde, entassée contre les murs,
la trace entière.
Né à Tirana le 12 mars 1933 dans une famille de la classe moyenne, Sali Shijaku
entre en 1952 au lycée artistique Jordan Misja, sous les professeurs Abdurrahim Buza et Nexhmedin Zajmi, avant de partir, de 1956 à 1961, étudier à l'Académie des Beaux-Arts Répine de Léningrad, dans l'atelier du peintre soviétique Boris Vladimirovitch Ioganson, l'un des maîtres les plus orthodoxes du réalisme socialiste, formateur
d'une génération entière de peintres d'État à travers tout le bloc communiste.
De retour au pays, Shijaku choisit pourtant un tout autre répertoire :
non l'iconographie du parti, mais les figures légendaires de l'histoire
et de la mythologie albanaise.
Une formation soviétique tout entière mise, contre toute attente, au service
d'un panthéon national plutôt que d'un panthéon communiste.
![]() | |
Atelier du peintre Sali Shijaku • Tirana
|
Parmi ces figures, une revient particulièrement dans son œuvre : Mic Sokoli,
l'un des chefs de guerre les plus vénérés de la Ligue de Prizren, mort le 20 avril 1881
à la bataille de Slivova, près de l'actuelle Ferizaj, au Kosovo.
Malheureusement,il ne s'agit pas de Mic Sokoli, mais de VOJO KUSHI.
La légende veut qu'il se soit jeté de tout son poids contre la bouche d'un canon ottoman pour l'empêcher de tirer, sacrifiant son corps pour sauver ses compagnons. Shijaku en a peint plusieurs versions au fil de sa carrière, l'une d'elles, accrochée aujourd'hui encore dans la maison, montre un montagnard vêtu de blanc,
bras grands ouverts, le corps rejeté en avant contre la gueule du canon,
dans une gestuelle héroïque qui confond l'homme et l'arme au point qu'on ne sait plus, au premier regard, lequel des deux porte l'autre.
![]() | |
Atelier du peintre Sali Shijaku • Tirana
|
s'est définitivement affranchi du réalisme académique appris à Leningrad pour verser
dans ce monumentalisme plus libre, et Mic Sokoli, précisément, en est resté le sujet charnière.
Son œuvre a voyagé jusqu'à la Biennale d'Alexandrie, en Roumanie, en Italie,
en Chine, en Turquie, en Autriche ; le dictionnaire Bénézit, référence mondiale
des ventes aux enchères, lui consacre une notice qui suit directement
celle de Claude Monet parmi les deux mille plus grands peintres répertoriés
entre 1923 et 2006. Artiste du peuple en 1979, artiste mérité en 1969,
plusieurs prix de la République entre 1956 et 1989 : les titres officiels d'un régime n'ont, semble-t-il, jamais réussi à faire dévier ce peintre de ses propres héros.
Ce que la maison donne à voir aujourd'hui déborde largement ce seul registre héroïque. Dans un angle de l'atelier, un buste en plâtre, un montagnard moustachu coiffé d'une calotte brodée, visage taillé à traits appuyés, voisine avec deux natures mortes aux couleurs vives, une corbeille de fruits et une composition de raisins
et de poires sur un tapis, et le portrait tourmenté d'un jeune visage aux cheveux blancs hirsutes. Une photo de famille, dans un cadre doré tout simple, est posée au pied
du buste, presque cachée. Rien n'est catalogué, rien n'est mis en scène :
le monumental et le domestique, le héros national et la corbeille de fruits,
le sculpteur et le peintre de natures mortes cohabitent sans hiérarchie apparente, comme ils ont dû cohabiter, sans doute, dans la vie même de l'atelier.
![]() | |
Atelier du peintre Sali Shijaku • Tirana
|
C'est peut-être cela, finalement, que cette maison donne à comprendre mieux qu'aucun musée : qu'un peintre qui a consacré tant de toiles au sacrifice de Mic Sokoli pouvait, la même semaine, poser un panier de pommes et de bananes sur un tissu bleu et le peindre avec la même attention.
La porte reste ouverte, sans enseigne, sur la Colline Rouge, et pour qui prend la peine d'entrer, c'est une vie entière de peintre, encore accrochée aux murs, qui attend d'être regardée.
![]() |
| Maison du peintre Sali Shijaku • Crédits Photo : @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
L'Art Universel • L'Art Sacré • L'Art Singulier d'Ici et d'Ailleurs Ainsi Parlait l'Œil écoute, Ainsi Parlait l'Art # 43 • Colline Rouge de Tirana • Atelier du peintre Sali Shijaku • Tirana • Albanie • Gallery Photos • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art Pour en savoir plus : Le lien est dans la Bio https://ainsiparlaitlart.blogspot.com #ainsiparlaitlart #art #peinture #culture |









Commentaires