# 45 • HEROJTE E POPULLIT • VOJO KUSHI • SADIK STAVALECI • XHORXHI MARTINI • Colline Rouge de Tirana • • Albanie • Gallery Photos • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
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# 45 • HEROJTE E POPULLIT •
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À l'angle d'une rue tranquille de la Colline Rouge, à Tirana, un petit monument
de béton et de marbre, porte, gravés sous une étoile dorée, trois noms :
Vojo Kushi, Sadik Stavaleci, Xhorxhi Martini.
Peu de passants s'y arrêtent.
Il marque pourtant l'un des épisodes les plus rejoués de toute l'histoire visuelle albanaise du XXe siècle; un même geste, peint, sculpté, gravé au bronze et imprimé sur des timbres-poste, jusqu'à devenir presque une image de synthèse plutôt que le souvenir d'un homme précis.
Vojo Kushi naît le 3 août 1918 à Vrakë, près de Shkodër, dans une famille
Vojo Kushi naît le 3 août 1918 à Vrakë, près de Shkodër, dans une famille
de la minorité serbe alors mise au ban par le roi Zog, dont le régime interdisait jusqu'aux suffixes serbes dans les noms de famille.
Le Parti communiste albanais n'existe pas encore : il ne sera fondé à Tirana
que le 8 novembre 1941, sous occupation italienne. Kushi y entre aussitôt,
devient membre du comité régional et commandant d'une unité de guérilla à Tirana, chargé notamment de débusquer les collaborateurs.
Le 10 octobre 1942, trahis par un indicateur ou simplement repérés, Kushi, Stavaleci, originaire du Kosovo, et Martini, le plus jeune des trois, natif de Tirana, se retrouvent encerclés dans une maison du quartier de la Colline Rouge.
Le 10 octobre 1942, trahis par un indicateur ou simplement repérés, Kushi, Stavaleci, originaire du Kosovo, et Martini, le plus jeune des trois, natif de Tirana, se retrouvent encerclés dans une maison du quartier de la Colline Rouge.
Six chars italiens les prennent à partie.
Après six heures de combat, à court de munitions et blessé, sans plus rien à perdre, Kushi sort seul dans la rue, abat plusieurs soldats au fusil, puis grimpe sur la tourelle d'un char pour tenter d'y jeter une grenade par l'écoutille qu'il force à la main.
Exposé à découvert, il ne tient pas longtemps.
Ses deux compagnons tombent le même jour.
C'est le début d'une deuxième vie, entièrement picturale et sculpturale,
qui dit peut-être plus long sur l'Albanie qui l'a suivie que sur l'homme lui-même.
Un premier buste, dû au sculpteur Odhise Paskali, est dévoilé dès 1949 : tête haute, regard porté vers l'avenir, une mèche très prononcée qui deviendra la signature visuelle du personnage.
En 1969, c'est au tour du peintre Sali Shijaku, dont ce blog a déjà raconté la maison, quelques rues plus loin, de consacrer à Kushi une toile monumentale, 200 sur 300 centimètres, aujourd'hui conservée à la Galerie nationale des arts de Tirana : torse nu, pieds nus, une cape rouge improvisée à partir de sa chemise en lambeaux flottant derrière lui comme un étendard, un rai de lumière isolant son buste du fond
de bataille obscure.
La composition, avec son drapé et sa lumière frontale, doit sans doute plus aux tableaux religieux qu'à un manuel de tactique militaire, un partisan communiste, athée par doctrine d'État, peint dans la posture d'un martyr chrétien.
Le bas-relief de bronze du monument de la Colline Rouge reprend presque trait pour trait cette même composition, Kushi à demi allongé sur le canon du char, chemise en étendard, mèche relevée en une houppe désormais canonique.
Un détail, pourtant, trouble cette continuité apparente.
Sur la plaque récente du buste de Paskali, quelqu'un a ajouté, entre les dates
de naissance et de mort, un simple mot : « Tarzani ».
Vojo Kushi, Tarzan.
Un surnom qui ne figurait sur aucune version antérieure, et qui, sous couvert d'hommage familier, vide le geste de sa charge politique : on ne se souvient plus
d'un communiste qui a donné sa vie contre l'occupant fasciste, mais d'un héros
de bande dessinée, bondissant et increvable.
C'est toute la difficulté albanaise de l'après-1990, déjà croisée ailleurs dans ce blog
à propos des mugs à l'effigie de Hoxha vendus sans complexe à Gjirokastër :
comment honorer une résistance authentique sans en réhabiliter, du même geste,
le régime qui l'a récupérée pendant quarante-cinq ans ?
La solution choisie, ici, est le silence sur l'essentiel, garder le bond, effacer le parti.
Le monument de la Colline Rouge, lui, n'a pas cette prudence : les trois noms y restent gravés sans fard, sous leur étoile. Une pierre plus honnête, en un sens, qu'un bronze trop lisse ou qu'un plâtre rebaptisé, le lieu exact où trois hommes sont morts un jour d'octobre 1942, à quelques mètres d'une maison de peintre qui, sans le savoir
Le monument de la Colline Rouge, lui, n'a pas cette prudence : les trois noms y restent gravés sans fard, sous leur étoile. Une pierre plus honnête, en un sens, qu'un bronze trop lisse ou qu'un plâtre rebaptisé, le lieu exact où trois hommes sont morts un jour d'octobre 1942, à quelques mètres d'une maison de peintre qui, sans le savoir
tout à fait, garde encore leur souvenir accroché au mur.




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