Studio Raspail : la scène qu'Helena Rubinstein avait rêvée retrouve enfin sa lumière • L'Œil écoute, Ainsi Parlait l'Art

Source, capture d'écran et remerciements: https://studioraspail.com

Studio Raspail : la scène qu'Helena Rubinstein avait rêvée retrouve enfin sa lumière

Montparnasse, boulevard Raspail • un théâtre Art déco né des Années folles, après quarante ans, vient de rouvrir. Son histoire n'est pas celle d'une lignée de grands comédiens : c'est celle d'un rêve américain, d'un cinéma d'avant-garde, puis d'un silence, et d'une femme, aujourd'hui, qui rallume la salle.

Il y a des lieux qui portent, gravée dans leur pierre, la mémoire d'un siècle entier. Le 216 boulevard Raspail est de ceux-là. Derrière une façade rationaliste que l'on croirait tout juste sortie d'un paquebot des années 1930, se cache une salle que Paris avait fini par oublier, et qui vient, après quatorze mois de restauration, de rouvrir ses portes.

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Un théâtre américain rêvé par « l'Impératrice de la beauté »

Tout commence en 1927. Helena Rubinstein (1872-1965), femme d'affaires visionnaire et fondatrice de son empire cosmétique, achète un terrain, boulevard Raspail, pour y faire construire un immeuble où elle compte elle-même vivre. Le cahier des charges est déjà singulier : des appartements-ateliers pour recevoir ses amis artistes, et, au rez-de-chaussée, un petit théâtre destiné à accueillir les dramaturges de l'avant-garde américaine. Dans les toutes premières esquisses de l'architecte Bruno Elkouken, datées de 1928, le lieu devait même s'appeler « Théâtre américain ».

Le soir, Helena Rubinstein et son mari, l'éditeur américain Edward Titus, qui tient une librairie anglo-saxonne rue Delambre, retrouvent dans les cafés de Montparnasse, Le Dôme, Le Sélect, La Rotonde, toute une constellation d'exilés et de créateurs : Hemingway, Joyce, Fitzgerald, Dos Passos, Ezra Pound, Henry Miller côté lettres ; Picasso, Chagall, Soutine, Foujita, Miró, Brancusi, Utrillo, Man Ray côté ateliers. C'est Jean Cocteau lui-même qui surnomme Helena Rubinstein « l'Impératrice de la beauté ». L'édifice est inauguré en 1932.

Quand la salle devient un phare du cinéma expérimental

C'est là que l'histoire du Studio Raspail prend un tour inattendu. C'est ce qui la rend si particulière. La vocation théâtrale imaginée par Helena Rubinstein s'efface devant l'essor du cinéma : dès les années 1930, la salle Art déco devient l'un des hauts lieux du cinéma d'avant-garde parisien. On y projette L'Inhumaine de Marcel L'Herbier, Un chien andalou de Luis Buñuel, Le Sang d'un poète de Jean Cocteau. Le Studio Raspail n'aura donc pas vu défiler, comme d'autres théâtres du quartier, une lignée de grands comédiens de scène : sa légende s'est écrite en salle obscure, du côté des cinéastes plutôt que des tréteaux.

Le public se raréfie avec les années, et la salle ferme à l'orée des années 1980. Rachetée par les PTT, elle sert quarante ans durant à un usage interne, syndical et associatif, disparaissant, de fait, des radars du spectacle vivant. Pourtant, depuis 1986, l'ensemble reste inscrit à l'inventaire des Monuments historiques : la beauté du lieu, elle, n'avait jamais cessé d'exister sous la poussière.

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Florence Méaux, ou la beauté reconquise

Il aura fallu l'obstination d'une femme pour que le Studio Raspail retrouve sa vocation de scène vivante. Florence Méaux, ancienne conseillère à la Cour des comptes, un parcours en apparence éloigné du spectacle, acquiert le lieu en 2024. « Paradoxalement, j'ai fait des études scientifiques, mais j'adore le théâtre depuis Molière, au CE2 », confiait-elle à Les Echos Week-end. Comédienne amateur depuis Normal Sup', elle raconte s'être un jour sentie « capable de marier ses deux passions : la direction d'une structure et le théâtre ».

Le montage financier, engagé dès 2021, tient de l'épopée : trois années pour réunir les fonds nécessaires à l'achat, 63 % apportés personnellement, un emprunt, et le soutien du ministère de la Culture, de la région et de la ville, le projet ayant en outre été l'unique lauréat d'Île-de-France du Loto du patrimoine 2024, porté par Stéphane Bern. Le chantier, confié à l'agence d'architecture Clé Millet (Gianluca Caputo, maîtrise d'œuvre) et à la décoratrice-scénographe Malika Chauveau, s'étend de mars 2025 à mai 2026, pour un coût de 4 millions d'euros.

Le mot d'ordre : retrouver le parcours et la composition d'origine imaginés par Bruno Elkouken, en « enlevant toutes les scories qui encombraient l'espace ». La salle a été entièrement rénovée sur le plan thermique et acoustique ; les deux colonnes disparues du cadre de scène ont été ressuscitées par des staffeurs-ornemanistes, un relevé stratigraphique ayant permis de retrouver la teinte d'origine des murs et du plafond, un rose poudré mat, resté fidèle depuis. Les 246 fauteuils, en cuir blanc et acajou, ont été choisis un à un par Florence Méaux elle-même : « Lorsque les prototypes sont arrivés, je les ai testés un par un, en passant une heure sur chacun d'eux avec un bon bouquin. » Dans le hall, le bar a été réaménagé dans des tons jaunes et prune.

Une scène à écrire, aujourd'hui, avec de vrais grands noms

Ce serait trahir le lieu que de lui inventer un panthéon de comédiens qu'il n'a pas connu : le Studio Raspail n'a pas la généalogie d'un théâtre du Boulevard centenaire. Sa troupe, ses grandes œuvres, c'est aujourd'hui qu'elles s'écrivent, et la première saison ne manque déjà pas d'éclat. Florence Méaux a voulu une programmation mêlant « théâtre, musique classique, jazz et comédie musicale », fidèle à l'esprit bouillonnant du Montparnasse des Années folles.

Dès la rentrée, Isabelle Adjani est annoncée pour Les Murmures de l'âme. On y retrouve aussi Zola, La rage à l'encre, Love, Linda, La Vie de Mrs Cole Porter, Le Pansement Schubert, François Moschetta dans Mozart, moi ? Jamais !, ou encore Richard Gotainer. Côté musique, le Studio Raspail renoue avec une tradition de haute exigence en accueillant quelques-unes des plus grandes figures du jazz manouche et du piano contemporain : Stochelo Rosenberg, Angelo Debarre, Bojan Z, Leïla Martial. De quoi, déjà, esquisser une nouvelle légende.

Pourquoi le Studio Raspail ? Un mercredi soir, j'y étais

On me demandera peut-être pourquoi consacrer un article à cette salle plutôt qu'à une autre. La réponse tient en une soirée. Mercredi 9 septembre, j'assistais au Livre de l'intranquillité, d'après Fernando Pessoa, dans une mise en scène d'Anne Kessler, avec François Marthouret seul en scène. Ce texte-somme, le journal apocryphe que Pessoa prêtait à son hétéronyme Bernardo Soares, modeste employé de bureau lisboète, est de ceux qui ne pardonnent aucune approximation : il exige un acteur capable de tenir, seul, la mélancolie et la lucidité sur la durée d'une soirée entière. François Marthouret, que l'on avait découvert dans ce rôle au Théâtre du Petit Saint-Martin, y est aussi juste, aussi dépouillé que le veut Pessoa.

Voir ce monologue-là précisément au Studio Raspail donne à l'expérience un relief particulier : sous les moulures roses poudrées tout juste ressuscité, dans un fauteuil choisi un par un par Florence Méaux, c'est la voix de Soares, l'homme qui n'a rien vécu que par l'écriture, qui vient, un siècle plus tard, occuper une scène elle-même longtemps réduite au silence. Le lieu et l'œuvre se répondent : l'un et l'autre reviennent d'une forme d'absence. C'est peut-être cela, au fond, la vraie raison d'écrire sur le Studio Raspail aujourd'hui, non pour lui inventer un passé qu'il n'a pas eu, mais parce qu'on peut désormais, un mercredi de septembre, s'y asseoir et l'y entendre.

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« On ne peut se consacrer à la beauté sans aimer l'art passionnément. » — Helena Rubinstein, formule que Florence Méaux songe à faire apposer au pochoir sur un mur de l'entrée.

Du rêve d'un théâtre américain jamais tout à fait advenu, à celui d'un cinéma d'avant-garde disparu des mémoires, jusqu'au silence de quarante années : le Studio Raspail n'a rien d'une trajectoire lisse. C'est peut-être pour cela que sa renaissance touche autant, elle ne restaure pas une gloire ancienne, elle en invente une nouvelle, fauteuil après fauteuil, avec la même passion qu'Helena Rubinstein mettait à défendre la beauté.

L'œil écoute.
Ainsi Parlait l'Art.
Gérard Pocquet.

Sources : Christian Simenc, « L'éclat retrouvé du Studio Raspail », Les Echos Week-end, 10 juillet 2026 ; Wikipédia, « Studio Raspail » ; ARTCENA ; Sceneweb ; Paris ZigZag ; L'Officiel des spectacles (programmation 2026) ; représentation du Livre de l'intranquillité vue par l'auteur au Studio Raspail le 9 septembre 2026. 


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