# 31 • Deux clochers et un minaret dans un mouchoir de poche • Shkodra • Albanie • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l' Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
Deux clochers et un minaret dans un mouchoir de poche
À Shkodër, il suffit de quelques centaines de mètres autour de la rue piétonne Rruga Kolë Idromeno pour croiser, presque coup sur coup, une mosquée aux minarets élancés, une cathédrale orthodoxe couronnée de coupoles et une cathédrale catholique dont le clocher domine la ville.
À Shkodër, il suffit de quelques centaines de mètres autour de la rue piétonne Rruga Kolë Idromeno pour croiser, presque coup sur coup, une mosquée aux minarets élancés, une cathédrale orthodoxe couronnée de coupoles et une cathédrale catholique dont le clocher domine la ville.
Un triangle de moins de trois cents mètres de côté, où se concentrent les trois grandes confessions albanaises: musulmane, orthodoxe et catholique.
Le hasard n'y est pour rien : c'est là, au contraire, que l'histoire récente de l'Albanie s'est jouée avec la plus grande violence, et que sa reconstruction, après 1990,
s'est faite avec la plus grande obstination.
La mosquée Ebu Bekr, la plus imposante des trois avec ses deux minarets
de plus de 41 mètres et son dôme de 24 mètres percé d'oculi, occupe l'emplacement
de l'ancienne mosquée de Fushë Çela, entièrement rasée sous la dictature
d'Enver Hoxha, à l'époque où l'Albanie communiste s'était proclamée premier État athée du monde.
Rien n'en fut préservé : contrairement à la Mosquée de Plomb du centre historique, sauvée in extremis par son classement comme monument culturel dès 1948,
celle de Fushë Çela dut renaître de rien.
La reconstruction, financée par l'homme d'affaires saoudien Sheikh Zamil Abdullah Al-Zamil et confiée au cabinet ARC Architectural Consultants, s'achève en 1995 ;
la mosquée, rebaptisée Ebu Bekr et devenue la plus grande de la ville avec une capacité de 1 300 fidèles, est inaugurée le 27 octobre de cette même année,
puis rénovée en 2008.
les cicatrices d'une histoire tourmentée, et plus tourmentée encore que celle
de la mosquée voisine. C'est le troisième édifice religieux orthodoxe à occuper ce site : les deux précédents furent détruits, le dernier en 1967, année noire où le régime rase d'un coup l'immense majorité des lieux de culte du pays.
Une église provisoire en bois, élevée après la chute du communisme, est à son tour endommagée par une attaque en 1998; un rappel que la reconstruction religieuse albanaise des années 1990 ne s'est pas faite sans heurts, y compris
entre communautés elles-mêmes fragilisées par des décennies d'interdiction.
avec sa nef principale coiffée de plusieurs coupoles et son clocher détaché du corps
du bâtiment, n'est achevée qu'en 2000.
ville ottomane où l'Église catholique conservait une influence rare dans l'Empire. Achevée en 1867, elle compte alors parmi les plus grandes cathédrales catholiques
des Balkans ; son plafond à caissons est peint par nul autre que Kolë Idromeno,
cet architecte-peintre-photographe-cinéaste que ce carnet a déjà longuement raconté à propos de la rue qui porte aujourd'hui son nom.
Endommagée pendant le siège de Shkodër de 1912-1913, la cathédrale est fermée
en 1967, transformée en salle de sport et privée de son clocher, démoli l'année suivante. Il faut attendre 1990 pour qu'elle rouvre au culte, et 1999 pour que son clocher soit reconstruit ; entre-temps, le 25 avril 1993, Jean-Paul II y célèbre la messe et y ordonne quatre évêques, les premières ordinations catholiques en Albanie depuis plus de quarante ans, geste hautement symbolique adressé au pays qui venait de sortir de vingt-trois ans d'athéisme d'État.
Trois monuments, trois histoires de destruction et trois reconstructions distinctes; l'une par la protection patrimoniale, les deux autres par la table rase suivie d'un chantier neuf, mais un seul et même quartier pour les accueillir tous.
Ce voisinage immédiat n'a rien d'un symbole plaqué a posteriori : il répond,
très concrètement, à une question que ce carnet se posait déjà sur la route de Lezhë, en observant un cimetière depuis la voiture, comment cohabitent, en Albanie,
les communautés religieuses ?
La réponse, à Shkodër, tient dans la géographie même de la ville : des lieux de culte qui se touchent presque, reconstruits à peu près au même moment, par les mêmes décennies d'urgence, sans qu'aucun ne cherche à dominer les autres par sa taille
ou sa position. Une leçon de coexistence urbaine, discrète mais tenace,
écrite dans la pierre plutôt que dans les discours.
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