🎬 L'AFFICHE A PARLÉ • LE PASSAGE • Un film de Brandt Andersen • Prix de la Paix Amnesty Ă  Berlin • Prix du public Ă  Deauville • L'ƒil Ă©coute. Ainsi Parlait l' Art

Il y a 400 ans, Shakespeare écrivait pour des étrangers que personne ne voulait. Le texte n'a jamais été représenté de son vivant. Brandt Andersen l'a choisi pour ouvrir son film. C'est le geste le plus fort de Le Passage.

La voix qui ouvre le film

Le Passage s'ouvre sur un texte de William Shakespeare. Pas une citation ornementale, l'unique texte autographe du dramaturge qui nous soit parvenu. Trois pages manuscrites conservées à la British Library (Harley MS 7368), écrites vers 1600-1604, jamais représentées de son vivant : la censure royale d'Edmund Tilney les jugea trop dangereuses en pleine nouvelle crise migratoire en Angleterre.

Shakespeare y fait plaider par Sir Thomas More la cause des Ă©trangers expulsĂ©s, devant une foule en Ă©meute Ă  Londres, le 1er mai 1517, l'Evil May Day, quand des Londoniens se soulevĂšrent contre les rĂ©fugiĂ©s lombards accusĂ©s de prendre leur travail. Les mĂȘmes arguments. Les mĂȘmes peurs. Il y a cinq siĂšcles.

Grant them removed, and grant that this your noise
Hath chid down all the majesty of England;
Imagine that you see the wretched strangers,
Their babies at their backs and their poor luggage,
Plodding to the ports and coasts for transportation,
And that you sit as kings in your desires,
Authority quite silent by your brawl,
And you in ruff of your opinions clothed;
What had you got? I'll tell you: you had taught
How insolence and strong hand should prevail,
How order should be quelled; and by this pattern
Not one of you should live an aged man,
For other ruffians, as their fancies wrought,
With self same hand, self reasons, and self right,
Would shark on you, and men like ravenous fishes
Would feed on one another.
You'll put down strangers,
Kill them, cut their throats, possess their houses,
And lead the majesty of law in line
To slip him like a hound.

William Shakespeare • The Book of Sir Thomas More, vers 1600-1604.
Seul texte autographe connu du dramaturge. British Library, Harley MS 7368.


L'argument de More et de Shakespeare n'est pas un appel Ă  la pitiĂ©. C'est un retournement de perspective : imaginez-vous Ă  leur place, bannis, sans terre, avec vos enfants sur le dos et votre pauvre bagage, marchant vers un port qui peut-ĂȘtre ne vous accueillera pas. Vous deviendriez ces Ă©trangers que vous mĂ©prisez. Mountainish inhumanity, l'inhumanitĂ© des montagnes, est le mot qu'il emploie pour dĂ©signer l'indiffĂ©rence aux rĂ©fugiĂ©s. Cinq siĂšcles plus tard, le mot tient encore.

Que Brandt Andersen ait choisi ce texte pour ouvrir Le Passage est le geste le plus fort du film. Plus fort, Ă  vrai dire, que beaucoup de ce qui suit. 

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I. Premier regard

L'affiche frappe d'abord par ce qu'elle refuse : la beauté. Pas de couleur chaude, pas de promesse spectaculaire. Quatre bandes horizontales superposées, quatre visages, quatre décors, quatre mondes qui coexistent sans se toucher. En haut, une femme en rouge sang devant une ville en flammes. Puis un soldat crùne rasé devant une mosquée. Puis Omar Sy en chemise dorée devant un camp de tentes grises. En bas, un officier de marine portant une corde blanche, dos à la mer.

La corde. Blanche, presque lumineuse. Seul objet qui traverse le registre de l'action concrÚte, on lance une corde à quelqu'un qui se noie, on attache une embarcation, on relie deux rives. Dans une affiche construite sur la séparation absolue des destins, cet objet dit à lui seul l'enjeu du film.

Le titre LE PASSAGE occupe tout le bas du format, en capitales bleues marines massives. Pas de sous-titre, pas d'ornement. Le mot seul suffit et il est double : le passage comme traversée physique, comme chemin vers la liberté, comme rite initiatique, comme possible mort en mer.

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II. Lecture des signes

La structure en bandes horizontales est un choix graphique radical qui dit le programme narratif avant qu'on lise le synopsis : ce film est une mosaïque, une structure kaléidoscopique de destins parallÚles qui ne se rejoignent que dans l'espace de l'affiche et dans celui du film. Chaque bande est un chapitre. Chaque visage regarde ailleurs, dans une direction différente. Personne ne se regarde. Le montage graphique mime le montage cinématographique annoncé.

Les quatre portraits, La Médecin, Le Soldat, Le Passeur, Le Capitaine, sont traités comme des icÎnes documentaires plutÎt que comme des personnages de cinéma. Pas de mise en scÚne dramatique, pas de geste héroïque. Des gens debout dans leur monde. Cette sobriété est une déclaration d'intention : ce film ne cherche pas le spectaculaire, il cherche le réel.

La question en blanc tout en haut "JUSQU'OÙ IRIEZ-VOUS / POUR SAUVER CEUX QUE VOUS AIMEZ ?" est une adresse directe au spectateur, inhabituelle dans le cinĂ©ma de fiction. Elle bascule le film du cĂŽtĂ© du tĂ©moignage, voire du plaidoyer. Le soutien affichĂ© d'Amnesty International confirme cette ambition : Le Passage se revendique d'abord comme un acte politique avant d'ĂȘtre une Ɠuvre cinĂ©matographique.

Les deux prix  "Prix de la Paix Amnesty Ă  Berlin, Prix du public Ă  Deauville" sont positionnĂ©s au centre de l'affiche, entre La MĂ©decin et Le Soldat. Le Nouvel Obs glisse sa citation "Épique et bouleversant"  comme une troisiĂšme caution Ă©ditoriale. Trois lĂ©gitimitĂ©s superposĂ©es sur une seule affiche. 

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Brandt Andersen, rĂ©alisateur amĂ©ricain reconverti en producteur humanitaire, a passĂ© des annĂ©es auprĂšs des rĂ©fugiĂ©s en Syrie, en GrĂšce, en Jordanie, Ă  Lampedusa. Il a rencontrĂ© des passeurs pour comprendre leur logique. Le film est nĂ© de cette immersion. C'est un cinĂ©ma de conviction, honnĂȘte dans ses intentions, rĂ©el dans sa documentation.

La structure en cinq personnages, la médecin, le soldat, le passeur, le poÚte, le capitaine, est celle de l'effet papillon que revendique Andersen : une action minime en Syrie peut provoquer des conséquences immenses en GrÚce. L'affiche illustre cela en superposant les mondes sans les faire communiquer visuellement. C'est juste, et c'est cohérent.

Omar Sy en passeur est le choix le plus audacieux et le plus risquĂ© du casting. Le personnage est moralement ambigu, passeur impitoyable et pĂšre aimant. C'est prĂ©cisĂ©ment le propos central : un passeur peut ĂȘtre un pĂšre formidable, un hĂ©ros humanitaire peut ĂȘtre un mauvais pĂšre. L'affiche choisit de montrer Omar Sy ni comme hĂ©ros ni comme vilain, juste un homme devant des tentes de camp. C'est juste graphiquement, et c'est courageux.

Yasmine Al Massri, médecin, née au Liban, d'un pÚre palestinien et d'une mÚre égyptienne, militante des droits humains, et Yahya Mahayni, soldat syrien, prix de la meilleure interprétation masculine à la Mostra de Venise pour L'Homme qui a vendu sa peau, composent un casting réellement international, multilingue (anglais, arabe, grec), multinational. L'affiche dit cette diversité sans la souligner : elle l'incarne.

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IV. L'ƒil Ă©coute. Ainsi Parlait l'Art. GĂ©rard l'a vu. 

Ce film mĂ©rite d'ĂȘtre vu. Il mĂ©rite aussi d'ĂȘtre jugĂ© sans indulgence coupable, celle qu'on accorde trop facilement aux films Ă  sujet difficile, comme si la noblesse de la cause suffisait Ă  garantir la qualitĂ© de l'Ɠuvre.

La photographie est de qualité, Jonathan Sela sait cadrer des visages et donner à la lumiÚre méditerranéenne sa vérité crue. Chaque personnage est photographié avec une dignité documentaire qui refuse le pittoresque. La lumiÚre ne dramatise pas, elle accompagne. La musique, confiée à Nick Chuba, est à souligner : elle porte sans appuyer, respire avec le récit.

Mais la camĂ©ra insiste. Elle insiste sur les scĂšnes dramatiques avec une emphase qui trahit une certaine mĂ©fiance envers le spectateur, comme si le sujet seul ne suffisait pas Ă  Ă©mouvoir et qu'il fallait ajouter un traveling supplĂ©mentaire, un plan de trop. Le film a peur du silence lĂ  oĂč le silence serait juste.

La structure en chapitres est la bonne idĂ©e formelle du projet. Les retours sur certaines scĂšnes, le mĂȘme Ă©vĂ©nement vu par un autre personnage, sont le meilleur outil narratif du film. Ils disent ce que le propos affirme : nos vies se croisent sans qu'on le sache, une mĂȘme nuit en mer est vĂ©cue diffĂ©remment depuis la cale et depuis la passerelle.

Omar Sy ne livre pas le rĂŽle de sa vie. Il est juste. Mais, juste, ce n'est pas suffisant pour un personnage qui aurait dĂ» ĂȘtre le centre de gravitĂ© moral du film. Le passeur ambigu, pĂšre tendre et passeur impitoyable, mĂ©ritait un acteur capable de faire cohabiter ces deux vĂ©ritĂ©s sans que l'une efface l'autre. Sy campe la tendresse paternelle avec naturel. La noirceur du passeur, moins.

Le verdict de l'ƒil Ă©coute, Ainsi Parlait l'Art : 2,5. La presse critique donne 2,9*, le public 3,9 et cette diffĂ©rence dit quelque chose d'important : ce film touche des gens qui ne sont pas venus chercher du cinĂ©ma, mais une conscience. C'est lĂ©gitime. C'est mĂȘme beau. Mais ce n'est pas la mĂȘme chose. *Source AlloCinĂ©


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V. Post & Podcast

Ce que cette affiche dit en un mot : HumanitĂ©. Pas comme valeur abstraite, mais comme rĂ©alitĂ© concrĂšte et plurielle, quatre humanitĂ©s superposĂ©es qui ne se parlent pas encore et qui vont pourtant se rencontrer dans les eaux entre deux mondes. L'affiche est sobre, honnĂȘte, documentaire. Elle ressemble Ă  son film.

Ce que le film dit, lui, en une image : un enfant en sweat rouge tenant un ballon de foot, dos Ă  la mer, face Ă  un horizon qui ne promet rien. C'est le meilleur plan du film. Et peut-ĂȘtre la meilleure affiche qu'ils auraient pu faire.

Quant au texte de Shakespeare qui l'ouvre : il y a 400 ans, il Ă©tait censurĂ©. Aujourd'hui, les mĂȘmes foules font les mĂȘmes discours, les mĂȘmes bateaux chavirent dans les mĂȘmes eaux. Ce cycle, Shakespeare l'avait nommĂ©. Brandt Andersen le filme. 

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Synopsis

Amira travaille dans un grand hĂŽpital Ă  Chicago. Un message d’anniversaire fait vibrer son tĂ©lĂ©phone et le passĂ© refait surface.
Des annĂ©es plus tĂŽt, le soir de ses 40 ans, une bombe pulvĂ©rise son appartement Ă  Alep. Amira n’a alors qu’un rĂ©flexe : saisir sa fille et fuir. Sur le chemin de l’exil, elle dĂ©couvre que l’espoir a parfois le visage d’un inconnu, la force d’un geste simple et le pouvoir immense de changer une vie.
Jusqu’oĂč iriez-vous pour sauver ceux que vous aimez ?

Fiche technique

Réalisation & scénario : Brandt Andersen
Image : Jonathan Sela — Montage : Jeff Seibeneck — Musique : Nick Chuba
Avec : Yasmine Al Massri (La Médecin), Yahya Mahayni (Le Soldat), Omar Sy (Le Passeur), Ziad Bakri (Le PoÚte), Constantine Markoulakis (Le Capitaine)
États-Unis — Anglais, Arabe, Grec — VOSTFR & VF
Avec le soutien d'Amnesty International
Prix de la Paix Amnesty, Berlinale — Prix du public, Festival du CinĂ©ma AmĂ©ricain de Deauville
Au cinĂ©ma le 8 juillet 2026 — Distribution : Nour Films

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L'Ɠil Ă©coute. Ainsi Parlait l'Art. GĂ©rard Pocquet.

 











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