# 49 • La maison qui parle : chez Ismail Kadare, à Gjirokastër • Albanie • Gallery Photos • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
Ainsi parlait l'art, l'Œil écoute
À quelques rues de la maison natale d'Enver Hoxha, dans la même vieille ville de pierre, se dresse une seconde maison natale, celle d'Ismail Kadare, né le 28 janvier 1936, mort le 1er juillet 2024 à Tirana d'une crise cardiaque,
à quatre-vingt-huit ans. Bâtie en 1799, classée monument culturel en 1991, elle a rouvert en tant que musée
le 28 janvier 2018, jour du quatre-vingtième anniversaire de l'écrivain.
En cette année 2026, une affiche dans l'une des salles annonce la commémoration en cours : « 90 Vjet Kadare », quatre-vingt-dix ans de Kadare, sous une formule qui prend, deux ans après sa mort, un relief particulier :
« Gjenitë nuk vdesin kurrë », les génies ne meurent jamais.
Une maison guidée par son propre roman
Ce qui distingue cette maison de tant d'autres maisons d'écrivains, c'est qu'elle ne se contente pas d'un décor reconstitué : elle se laisse guider, pièce par pièce, par le texte même que Kadare lui a consacré, Kronikë në gur, Chronique en pierre, roman largement autobiographique paru en 1971.
« Ceux qui ont lu Chronique en pierre reconnaîtront la maison et son décor, tant le livre en décrit chaque recoin », explique le panneau d'entrée.
Les cartels du musée citent le roman, chapitre par chapitre, en regard de la pièce qu'il décrit, en albanais
et en anglais, parfois accompagnés d'une explication contextuelle.
Le grand salon du troisième étage, chapitre 7, est de ceux-là :
« Ce salon principal avait six grandes et belles fenêtres, aussi hautes que mon père, et un plafond de bois sculpté, grainé et moucheté. Beaucoup de travaux ménagers s'y déroulaient. Ma mère lavait et frottait le plancher jusqu'à
ce qu'il brille comme de la cire. Les rideaux aux fenêtres étaient blancs, bordés de dentelle, et la pièce était ceinte de bas rebords de bois recouverts de fins matelas, où les vieilles femmes s'asseyaient lorsqu'elles venaient en visite, sirotant leur café et prononçant de sages jugements. On comprenait aisément pourquoi les autres pièces, et jusqu'au couloir, étaient jalouses de la pièce principale. »
La salle reconstituée, aujourd'hui, respecte ce plan : divans capitonnés courant le long des murs, plafond de bois sculpté, tapis kilim rouge et noir au centre, encastré dans l'un des volets de bois, un écran qui projette en boucle
des nuées d'avions de bombardement.
Le même septième chapitre, sous le titre « Des temps difficiles pour les étages supérieurs », prête à la maison
elle-même une vie propre et presque rancunière : construite en un temps où le bois avait rusé pour se faire hisser tout en haut, laissant la pierre aux fondations, aux caves et aux citernes qui, dans la pénombre, devaient lutter contre l'humidité montante et les eaux souterraines, la demeure aurait ensuite vu la ville se raviser, comme prise
de remords d'avoir accordé un tel privilège aux étages du bois, légers, presque éthérés, rêve et caprice de la cité,
et couvrir ces mêmes étages de toits d'ardoise, comme pour établir, une fois pour toutes, que c'est ici la pierre
qui règne.
Un panneau voisin, tiré du même chapitre 7, s'intitule « Les bombardements anglais, une routine quotidienne » :
« Les avions anglais nous rendaient visite régulièrement, chaque jour. Ils apparaissaient dans le ciel presque
selon un horaire, et les gens semblaient s'habituer aux bombardements comme à une désagréable partie
du quotidien. "On se voit demain au café, juste après le bombardement."
"Je serai debout à l'aube demain ;
comme ça je pense que j'aurai le temps de nettoyer la maison avant le bombardement."
"Allez, descendons à la cave, c'est presque l'heure." »
Un peu plus loin, le chapitre 11, « Occupation italienne et grecque », raconte le retour des troupes italiennes
dans la ville : « Les Italiens revinrent en ville. Le matin, la grande rue se remplit de mulets, de colonnes de soldats sans fin et de canons. Du haut de la prison, on retira le drapeau grec à croix blanche pour hisser de nouveau
le tricolore italien à faisceau. Il devint vite évident que ce n'était pas une occupation de plus, passagère.
Juste après que l'armée vint, les uns après les autres : la sirène d'alerte, le projecteur, la batterie antiaérienne,
les religieuses, les filles de la maison publique. »
Un dix-huitième chapitre, « Où as-tu mal ? », change de registre : ce sont cette fois les poutres, les lattes du plancher et l'escalier qui se plaignent à leur façon, par un craquement sec et presque continu, comme si la maison elle-même souffrait de douleurs dans ses os, dans ses articulations séculaires « Qu'as-tu, où as-tu mal ?
On aurait dit qu'elle se plaignait de douleurs chroniques dans ses os et ses membres séculaires. »
Une salle « Cinéma II » cite un passage plus léger, presque désabusé, sur les maigres distractions de la ville d'alors : « À vrai dire, les endroits de la ville où l'on pouvait voir quelque chose d'intéressant se comptaient sur les doigts d'une main. En dehors du cinéma, réservé aux enfants et aux gens frivoles, il n'y avait que deux endroits où l'on pouvait espérer voir une bagarre, généralement le dimanche : le quartier tsigane, et la place derrière la mosquée,
où les portefaix se partageaient leurs gains. »
Imaginer les personnages, la ville, la guerre
Plusieurs vitrines interactives, intitulées « Imaginez », invitent le visiteur à dessiner à son tour ce que le texte
de Kadare met en scène. L'une porte sur les personnages du roman, la grand-mère, Kako Pino, Dino, Çiço, Javer, Iliri, et cite un dialogue entre l'enfant narrateur et sa grand-mère, penchés sur la citerne de la maison :
« "Comment allons-nous faire descendre l'eau, grand-mère ?" "Avec des seaux, mon garçon", dis-je doucement.
Je m'approchai de l'ouverture de la citerne et regardai en bas. Il faisait sombre. Obscurité et sentiment de terreur. C'était la première fois que je me penchais sur son rebord, et j'avais toujours eu envie de m'approcher tout à fait
de la citerne. Elle avait toujours été prompte à me répondre de sa voix profonde et caverneuse.
"A-oo", dis-je à nouveau, mais elle resta silencieuse. Je pensai qu'elle avait dû être très en colère. »
Une autre vitrine, « Imaginer la ville », restitue les toutes premières pages du roman :
« C'était une ville étrange, qui semblait avoir été rejetée dans la vallée un soir d'hiver comme une créature préhistorique dont la nuit venue griffait maintenant son chemin vers le haut de la montagne.
Tout, dans la ville, était vieux et fait de pierre, depuis les maisons séculaires et tentaculaires couvertes d'ardoises grises comme d'immenses écailles, jusqu'aux fontaines et aux toits.
Il était difficile de croire que sous cette puissante carapace survivait et se reproduisait la chair tendre de la vie. »
Une troisième, enfin, « Le royaume de la fantaisie », cite l'historien de la littérature albanaise Robert Elsie :
« Un voisin, il le voit comme Lady Macbeth ; un chou au marché prend la forme d'une tête tranchée.
Des troupes de passage se changent en croisés, jusqu'à ce que lui et ses amis rejoignent une bande de partisans,
et que le monde de la fantaisie enfantine cède finalement la place à celui, souvent sauvage, de notre maturité. »
Sur une étagère voisine, plusieurs éditions originales des romans de Kadare sont exposées :
Dimri i madh (Le Grand Hiver), Nëntori i një kryeqyteti (Novembre d'une capitale),
The Siege (Le Siège, en édition anglaise),
rappel que la maison-musée reste, avant tout, celle d'un des écrivains albanais les plus traduits au monde.
Le musée pousse la logique interactive jusqu'à son terme en tendant aux visiteurs eux-mêmes, sur un mur entier,
des cartons noirs vierges intitulés « Imagjino / Imagine », à charge pour chacun d'y dessiner ce que le lieu
lui inspire. La moisson, épinglée telle quelle, mêle toutes les générations sans les hiérarchiser :
Une princesse aux longs cheveux et à la mèche relevée, thème « Princess », signée par un couple, Leo et Snizic, trente-deux et trente et un ans. Un vieil homme au visage buriné, moustache et barbe fournies, coiffé d'un qeleshe (calotte de laine blanche), signature illisible. Un avion de chasse et un char d'assaut portant l'inscription
« BELGIUM », sobrement légendés « WAR », par un adolescent prénommé Zoran, dix-sept ans.
Une maison, un arbre foudroyé fendu en deux par un éclair, un champignon d'explosion et le mot « NOW »,
sous le titre « WAR VS NOW », par un autre visiteur de quinze ans prénommé Diko, qui a pris soin d'inscrire
« Albania » en haut de sa feuille, un cœur à côté.
Un portrait de Jane Birkin, lunettes rondes et cheveux longs, par une adolescente de quinze ans nommée
Eraj Papallazo. Une fenêtre à double battant grande ouverte sur la ville, rideaux flottants, intitulée « Dritare në qytetin e Kadaresë » " une fenêtre dans la ville de Kadare » par une femme de vingt-six ans prénommée Frida.
Des ailes déployées en trois strates au-dessus d'un enfant absorbé dans la lecture d'un livre, enfin,
dessinées par un visiteur de soixante-huit ans signant « Dan ».
et de mains, quinze, dix-sept, vingt-six, trente et un, trente-deux, soixante-huit ans, ne semble avoir vraiment changé : on continue, dans cette maison, à imaginer la guerre et la ville pour mieux les comprendre.
Portrait de pierre, institut Gorki, et un dernier regard
Dans une autre salle, un portrait peint de l'écrivain, daté de 2015, reprend à sa manière le principe même
de la mosaïque déjà croisé dans ce carnet à Tirana et à Bunk'Art 2 : le visage de Kadare, lunettes comprises, n'émerge que par petites touches de peinture juxtaposées, imitant l'appareil de pierre des murs de la ville,
comme si l'écrivain lui-même n'était, en définitive, qu'une pierre de plus dans la citadelle qui l'a vu naître.
Une vieille photographie collective, encadrée, porte la légende (en russe) « Hautes Cours littéraires de l'Union
des écrivains d'URSS, 1958-1960 » : des dizaines de jeunes visages en médaillon, dont celui du jeune Kadare,
alors étudiant à l'institut Gorki de littérature mondiale, à Moscou, un épisode moins connu de sa formation,
avant son retour en Albanie et l'écriture d'une œuvre qui allait tout entière se construire contre le mensonge
d'État qu'il avait pourtant, un temps, étudié depuis Moscou même.
Une photographie plus tardive, en noir et blanc, signée Telnis Skuqi et datée du 16 novembre 2008,
montre l'écrivain déjà âgé, lunettes et veston de tweed, index tendu vers un point de sa propre ville,
en train de désigner à ses accompagnateurs, dont l'un tient un appareil photo, un détail de la maison
ou de la rue qu'il fut, quarante ans plus tôt, le seul à savoir décrire avec une telle précision.
un portrait de l'écrivain en habit, menton posé sur la main, dans une pose pensive qui referme assez bien la visite : celle d'un homme qui aura passé sa vie à observer, depuis l'intérieur comme depuis l'exil, la ville de pierre où tout, pour lui, avait commencé.
Deux maisons natales
Il est difficile, en quittant cette maison, de ne pas songer à l'autre, celle d'Enver Hoxha, visitée la veille,
à quelques rues de là. Deux maisons natales, dans la même ville, à deux ans d'écart de naissance :
• celle du dictateur, reconstruite après un incendie, vidée de tout ce qui lui appartint en propre,
et qui ne parle plus que par une plaque et un panneau officiel ;
• celle de l'écrivain, restée debout depuis 1799, où chaque poutre, chaque craquement, chaque tache de lumière
a déjà été écrite, une fois, par celui qui y a grandi; où les visiteurs d'aujourd'hui, de quinze à soixante-huit ans, continuent d'écrire à leur tour, sur un mur noir, ce que la pierre leur inspire encore.









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