# 48 • Trois femmes en costume, sur les murs de brique de Furra • Gjirokastër • Une maison-tour de 1720 • Albanie • Gallery Photo • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
Trois femmes en costume, sur les murs de brique de Furra
Dans la salle voûtée du restaurant Furra, à Gjirokastër, une maison-tour de 1720,
dont les murs de pierre et de brique apparente ont été laissés à nu, poutres comprises, trois grandes toiles contemporaines accueillent le dîner. Toutes trois reprennent
le même sujet : une femme en costume traditionnel albanais, saisie en pied, seule, sans décor, autre qu'un fond travaillé à la matière. Toutes trois, aussi, sont signées d'une main que la photographie ne permet pas de déchiffrer avec certitude;
ces lignes décrivent donc les œuvres elles-mêmes, faute de pouvoir en créditer l'auteur avec assurance.
Un vocabulaire commun : la broderie devenue peinture
Ce qui frappe d'abord, dans les trois toiles, c'est le refus de la peinture plate.
Les motifs brodés des costumes, volutes, croix, losanges, rangs de perles,
ne sont pas simplement représentés : ils sont reconstitués en léger relief, à la manière d'un empâtement épais ou d'un jeu d'incrustations, comme si la peinture elle-même cherchait à retrouver, sous la main de l'artiste, le geste de la brodeuse.
Les fonds, eux, alternent entre l'obscurité tourmentée, noire et brune mêlée
en volutes, presque orageuse et la dorure : feuille d'or ou peinture métallisée appliquée en larges aplats, qui change l'atmosphère de chaque toile selon l'éclairage de la salle.
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| # 48 • Trois femmes en costume, sur les murs de brique de Furra • Gjirokastër • Crédits Photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
La première toile : le fichu rose et le fond d'orage
La première femme porte un fichu rose pâle, semé de petites fleurs et frangé de perles dorées, qui encadre un visage volontairement laissé vierge de traits; un ovale de peau nue, sans yeux ni bouche, sous une coiffe de perles argentées et de pendeloques dorées qui tombent le long des joues. Le buste s'orne d'un plastron rouge sombre couvert de volutes en relief blanc et or, par-dessus une chemise blanche à manches amples ; la jupe, tantôt sombre et perlée, tantôt gonflée de plis blancs brodés
de motifs floraux verts, se termine par une frange rouge et blanche.
Le fond, noir et grenat, se déploie en larges coulées tourbillonnantes,
presque une tempête picturale derrière la silhouette immobile.
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| # 48 • Trois femmes en costume, sur les murs de brique de Furra • Gjirokastër • Crédits Photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
La seconde composition pousse plus loin encore l'effacement du visage :
la tête, entièrement recouverte d'un motif géométrique dense, croix, losanges,
Perles en léger relief deviennent elles-mêmes une pièce de broderie parmi d'autres, presque un masque textile. Le corps, hanches marquées, mains posées sur les hanches dans une posture assurée, disparaît sous un gilet noir couvert d'entrelacs bleus, mauves et jaunes, puis sous une jupe elle aussi noire, brodée de motifs turquoise, blancs et roses, avant de s'achever en un large drapé blanc à bordures ondulées
qui occupe presque toute la moitié inférieure de la toile. Le fond, un dégradé pêche
et corail rehaussé de dorure, adoucit le contraste avec cette figure presque totémique, une femme réduite, et magnifiée, à son seul costume.
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| # 48 • Trois femmes en costume, sur les murs de brique de Furra • Gjirokastër • Crédits Photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
La dernière reprend la composition de la première, même fichu rose, mêmes perles argentées en coiffe, mais change de registre chromatique : le fond, cette fois,
est un bronze doré patiné, traversé de coulées plus sombres, qui enveloppe
toute la silhouette d'une lumière crépusculaire. Le plastron, noir brodé de volutes blanches et or, surmonte une jupe rouge éclatante, à motifs géométriques dorés
et verts, bordée d'une large frange colorée ; aux pieds, des chaussures brodées
de motifs orangés rappellent, par leur forme, les opinga déjà croisées dans ce carnet au musée ethnographique de la ville. Le bras gauche, levé, fait voler un pan du fichu, seul mouvement suggéré dans les trois toiles, figent leurs sujets dans une pose frontale et hiératique.
Trois variations sur un même costume
Prises ensemble, ces trois toiles fonctionnent comme une série : un même vêtement traditionnel, celui-là même documenté, planche par planche, au musée ethnographique de Gjirokastër quelques heures plus tôt dans ce carnet;
décliné en trois versions picturales, trois fonds, trois degrés d'effacement du visage. L'effet est singulier : plus le visage disparaît, plus le costume, lui, s'affirme,
comme si l'identité de ces femmes tenait moins à leurs traits qu'à la mémoire brodée qu'elles portent sur elles. Une manière, par la peinture contemporaine,
de raconter une fois de plus, ce que ce carnet n'a cessé de croiser en Albanie :
des vêtements qui parlent à la place des visages qu'on ne peut plus voir.
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| # 48 • Gjirokastër • Crédits Photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |





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