# 47 • Tirana • Le théâtre de la mosaïque • Albanie • Gallery Photos • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
Le théâtre de la mosaïque
Sept photographies, prises côte à côte en quelques minutes, un dernier matin
Retour, d'abord, place Skanderbeg, là même où ce carnet s'était ouvert un mois plus tôt. Le cavalier de bronze n'a pas bougé, onze mètres, inauguré en 1968, la mosquée Et'hem Bey qui l'accompagne depuis 1821 non plus. Mais le ciel derrière lui, oui :
Sur le pont qui enjambe la Lana, des silhouettes de bois peint, rose, jaune, bleu, mauve, semblent traverser la rivière en procession pixelisée. Elles doivent tout
La cloche, elle, n'a rien de tibétain, l'hypothèse méritait d'être vérifiée, elle était fausse. C'est la Kambana e Paqes, la Cloche de la Paix, dressée près de la Pyramide : vingt mille douilles fondues, ramassées par des enfants après les émeutes de 1997, lorsque l'effondrement des systèmes financiers pyramidaux avait plongé le pays
C'est peut-être ce que dit, au fond, un théâtre de marionnettes logé dans un ancien parlement : que la vie en société n'est jamais qu'une commedia dell'arte, une suite
Sept photographies, prises côte à côte en quelques minutes, un dernier matin
à Tirana. L'œil de l'homme qui marche arrête le temps sur des fragments:
une statue, un minaret, une cloche, un blason, une façade.
Pendant que son propre corps, sa propre vie, ne sont qu'un passage.
Sauf les corps qui marquent l'histoire des hommes : ceux-là s'impriment dans le récit inconscient d'un peuple, bien après que la chair qui les a portés a disparu.
deux tours de deux cent cinq mètres, à peine des promesses de chantier au premier jour, referment maintenant le nord de la place. La ville a continué de pousser pendant que le voyageur, lui, a fait sa boucle et est revenu au point de départ.
e Namazgjasë, la plus grande mosquée des Balkans, inaugurée en 2024 à peine.
Au pied du mur d'enceinte, une enseigne : Bosphorus, restaurant turc,
« İstanbul & Künefe, Helal ».
Le fil ottoman suivi depuis Korçë et Berat ne s'arrête décidément pas à la pierre :
il se prolonge jusque dans l'assiette d'un quartier où la Turquie investit autant dans
le ciment de ses mosquées que dans le kunefe de ses restaurants.
à la « révolution colorée » lancée au début des années 2000 par un maire qui était peintre avant d'être politicien, Edi Rama : les façades grises de l'époque communiste repeintes en aplats vifs, et ici, prolongées en trois dimensions plutôt qu'à plat
sur un mur.
La cloche, elle, n'a rien de tibétain, l'hypothèse méritait d'être vérifiée, elle était fausse. C'est la Kambana e Paqes, la Cloche de la Paix, dressée près de la Pyramide : vingt mille douilles fondues, ramassées par des enfants après les émeutes de 1997, lorsque l'effondrement des systèmes financiers pyramidaux avait plongé le pays
dans des semaines de violence armée. Une cloche coulée dans les munitions
d'une guerre civile pour en sonner la fin; le devoir de mémoire albanais ne s'arrête décidément pas au communisme.
Un écu partagé en deux, adopté en 2000; une tour d'argent sur fond rouge,
la Kulla e Sahatit élevées en 1822 ; un lion d'argent rampant sur fond bleu,
armes de la famille féodale des Skuraj ; au sommet, un château crénelé rappelant
la forteresse de Justinien, antérieure à 1300.
Trois époques compressées sur un seul écu, exactement ce que ces photographies, mises côte à côte, viennent de montrer en chair et en pierre.
une pièce qui parle des autres. Le bâtiment, construit en 1924 dans le style européen alors en vogue, abrite d'abord le Cercle des officiers, puis, de 1925 à 1944,
le Parlement albanais tout entier : séances plénières, réceptions diplomatiques, concerts. À l'arrivée des communistes, la même salle devient le siège du Conseil antifasciste de libération nationale, avant de se muer, dès 1950, en théâtre pour enfants, le Teatri Kombëtar i Kukullave, seul théâtre de marionnettes du pays pendant toute la période communiste.
Restauré entre 2021 et 2024 grâce au programme européen EU4Culture, il a rouvert en décembre 2024, un soleil et une lune de bois peints veillant désormais
sur son fronton rose. Un kiosque, à côté de l'entrée, annonçait Yerma, la tragédie
de Lorca sur une femme que l'absence d'enfant consume.
Une pièce sur ce qui ne laisse aucune trace, affichée au seuil d'un bâtiment qui, lui,
n'a jamais cessé de changer d'identité sans jamais cesser d'exister :
parlement, comité, théâtre, toujours la même façade.
C'est peut-être ce que dit, au fond, un théâtre de marionnettes logé dans un ancien parlement : que la vie en société n'est jamais qu'une commedia dell'arte, une suite
de masques qu'il faut endosser pour pouvoir simplement vivre ensemble.
Le parlementaire qui jouait au père de la nation dans cette même salle, la marionnette qui aujourd'hui y joue devant des enfants, le voyageur qui joue, carnet en main, à fixer ce qui par nature ne cesse de couler. Sept fragments, une même lumière d'après-midi, et une scène, décidément, qui n'a jamais cessé de se jouer.
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