# 44 • SHEJTJA NANE TEREZE • Sainte Mère Teresa • Une sainte qui n'a jamais vécu ici • Tirana • Albanie • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
Une sainte qui n'a jamais vécu ici
À Tirana, il suffit de descendre de l'avion pour la croiser : l'aéroport international porte son nom depuis 2001. La deuxième place de la ville aussi.
L'hôpital principal aussi. Et devant la cathédrale catholique Saint-Paul,
une statue de bronze l'accueille dès l'entrée, socle gravé « Shejtja Nënë Tereze »,
Sainte Mère Teresa, un rosaire suspendu à sa main levée.
Sainte Mère Teresa, un rosaire suspendu à sa main levée.
Peu de villes au monde portent à ce point, dans leur toponymie et leur pierre,
la mémoire d'une seule femme.
Et pourtant, Mère Teresa n'a jamais vécu à Tirana.
Et pourtant, Mère Teresa n'a jamais vécu à Tirana.
ville de l'Empire ottoman, dans une famille catholique albanaise dont le père, marchand et militant nationaliste, meurt quand elle a huit ans.
À dix-huit ans, elle quitte la maison familiale pour rejoindre les sœurs de Lorette
et partir pour l'Inde, où se jouera toute son existence publique.
Le lien avec la capitale albanaise est plus tardif, et plus grave : sa mère, Drane,
et sa sœur Agë s'y installent à la fin des années 1930, et y meurent l'une après l'autre, en 1972 et 1973.
Leurs tombes se trouvent aujourd'hui encore au cimetière de Sharrë, à Tirana.
Un lien de sang et de terre, donc, plus qu'un lien de résidence,
et c'est peut-être ce qui explique la constance avec laquelle la ville s'est appropriée
sa mémoire : moins le souvenir d'une habitante que la garde d'une tombe.
Canonisée le 4 septembre 2016 par le pape François, elle est devenue, dans un pays majoritairement musulman et longtemps proclamé premier État athée du monde
par décret, une figure d'unité rare, moins religieuse que morale, admirée bien au-delà de la minorité catholique dont elle est issue.
Il faut noter, par honnêteté, que cette mémoire se dispute autant qu'elle s'affiche : l'Albanie, la Macédoine du Nord où elle est née, et le Kosovo d'où sa famille
est originaire, se disputent depuis des années la paternité symbolique de la même femme, chacun y voyant, à sa manière, une preuve de sa propre continuité nationale.
de trente-huit prêtres, religieuses et laïcs albanais exécutés ou emprisonnés
sous le régime communiste, béatifiés collectivement en 201, la même année,
par une coïncidence qui n'en est peut-être pas une, la canonisation de Mère Teresa. Une exposition temporaire, en roumain, consacrée à un autre martyr du même XXe siècle, Monseigneur Vladimir Ghika, prêtre roumain mort en prison communiste
en 1954, complète ce panthéon élargi des victimes catholiques du bloc de l'Est.
Une sainte sans domicile albanais, mais avec une tombe de mère et de sœur ; un pays qui a interdit toute religion pendant près de trente ans et qui baptise aujourd'hui son aéroport du nom d'une religieuse : il n'est pas sûr qu'il existe, ailleurs en Europe, un exemple aussi net de la vitesse à laquelle une mémoire interdite peut ressurgir, intacte, dès qu'on cesse de la faire taire.
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