# 41 • Une pyramide pour un seul homme: Enver Hoxha • Tirana • Albanie • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
Une pyramide pour un seul homme
Un an à peine, après la mort d'Enver Hoxha, le 11 avril 1985, le régime engage
Un an à peine, après la mort d'Enver Hoxha, le 11 avril 1985, le régime engage
la construction d'un mausolée à sa mémoire; chantier confié en partie à sa propre fille, Pranvera Hoxha, et à son gendre, Klement Kolaneci, associés à Pirro Vaso
et Vladimir Bregu.
La Pyramide de Tirana, achevée en 1988, n'est donc pas née d'une décision prise
par Hoxha de son vivant : elle est la continuation posthume, portée par sa veuve Nexhmije Hoxha et par l'appareil du parti, d'un culte de la personnalité que l'homme avait lui-même patiemment bâti pendant quarante ans; portraits omniprésents, statues dans chaque ville, cent soixante-treize mille bunkers frappés de sa vigilance paranoïaque, le titre de « Grand Maître » scandé dans les écoles.
La Pyramide en est l'aboutissement architectural : la construction la plus onéreuse
de toute l'histoire albanaise, quarante millions de dollars de l'époque, décidée,
alors même que l'économie s'effondrait et que le bloc de l'Est, sous Gorbatchev, commençait déjà à vaciller.
Politiquement, la Pyramide servait d'abord à légitimer une succession fragile.
Politiquement, la Pyramide servait d'abord à légitimer une succession fragile.
Ramiz Alia, désigné par Hoxha comme héritier avant sa mort, ne disposait d'aucune légitimité propre comparable à celle du fondateur du régime : en sanctifiant
la mémoire du disparu dans un monument sans équivalent, le pouvoir empruntait
son autorité à un mort plutôt que de la fonder sur un vivant; la même logique, au fond, qui a présidé au mausolée de Lénine à Moscou, à celui de Mao à Pékin,
ou à ceux des Kim en Corée du Nord.
Un message adressé aussi à une population confrontée à la pénurie et à l'isolement : rien ne changera, le Guide continue de veiller, quand bien même le corps a disparu.
Métaphysiquement, le geste est plus vertigineux encore.
Métaphysiquement, le geste est plus vertigineux encore.
Un pays qui s'était proclamé, en 1967, premier État athée du monde, qui avait fait fermer ou détruire près de 740 lieux de culte, se retrouvait, vingt ans plus tard,
à bâtir son propre temple : une statue de marbre du dictateur trônait en son centre, éclairée par une lumière filtrée à travers un verre rouge au sommet de la pyramide,
le rouge du communisme changé en vitrail.
On y parlait à voix basse, comme dans une église ; les objets exposés, stylos, uniforme de partisan, livres démesurés, relevaient moins du musée que de la relique.
Un État qui avait aboli Dieu par décret venait, sans le nommer ainsi, de s'en fabriquer un nouveau, strictement laïque en apparence mais fonctionnant, jusque dans son architecture, selon la même grammaire du sacré que les églises et les mosquées
qu'il avait fait taire.
Sur le plan du récit inconscient, enfin, la Pyramide vient capter, pour son seul profit, une pente bien plus ancienne de la psychologie albanaise : ce besoin de nommer
Sur le plan du récit inconscient, enfin, la Pyramide vient capter, pour son seul profit, une pente bien plus ancienne de la psychologie albanaise : ce besoin de nommer
et de vénérer des figures tutélaires; un chef de guerre du XVe siècle, un insurgé du XIXe, un résistant du XXe, chacune gardienne d'un clan, d'une vallée, d'une ville, dans un pays qui a toujours élevé des statues à ses héros locaux au fil de son histoire. Le régime, en réduisant ce panthéon dispersé à un seul visage érigé au sommet d'une pyramide unique, ne fait qu'exproprier à son profit un mécanisme collectif préexistant, la vénération du chef protecteur, pour le vider de sa pluralité locale
et le recentrer, de force, sur un seul homme désormais mort.
Une forme, en somme, de détournement de la besa elle-même, cette parole donnée qui structure encore la société albanaise du nord : la parole donnée,
non plus à un chef de clan, mais à un État qui exige qu'on continue de croire en lui après que son fondateur a cessé de respirer.
L'effondrement du régime, en 1991, a délogé le dictateur de son marbre mais laissé debout la pyramide vide, livrée pendant trente ans à des usages sans dignité ni suite : centre culturel, studio de télévision, poste de commandement de l'OTAN pendant la guerre du Kosovo en 1999, boîte de nuit, façade tagguée, toboggan improvisé pour les enfants du quartier sur ses pentes de béton. Réhabilitée en 2022 par le cabinet néerlandais MVRDV, elle abrite aujourd'hui la Piramida, centre culturel et numérique, et notamment TUMO Tirana, antenne d'un réseau international fondé à Erevan, qui offre gratuitement à des adolescents de douze à dix-huit ans une formation aux métiers créatifs et numériques. S'y ajoute désormais le GOCAT, la Gallery of Contemporary Art Tirana, espace offert gratuitement aux artistes et aux visiteurs par la Fondation Mane. Le mausolée du dictateur est devenu, en un peu plus de trente ans, un centre de formation pour adolescents et la plus généreuse galerie d'art contemporain du pays. D'un seul visage imposé au sommet d'une pyramide à des centaines de visages d'adolescents qui viennent y apprendre à coder et à filmer : il n'est pas sûr qu'un pays puisse un jour raconter plus nettement le chemin parcouru entre une dictature et ce qui lui succède.
L'effondrement du régime, en 1991, a délogé le dictateur de son marbre mais laissé debout la pyramide vide, livrée pendant trente ans à des usages sans dignité ni suite : centre culturel, studio de télévision, poste de commandement de l'OTAN pendant la guerre du Kosovo en 1999, boîte de nuit, façade tagguée, toboggan improvisé pour les enfants du quartier sur ses pentes de béton. Réhabilitée en 2022 par le cabinet néerlandais MVRDV, elle abrite aujourd'hui la Piramida, centre culturel et numérique, et notamment TUMO Tirana, antenne d'un réseau international fondé à Erevan, qui offre gratuitement à des adolescents de douze à dix-huit ans une formation aux métiers créatifs et numériques. S'y ajoute désormais le GOCAT, la Gallery of Contemporary Art Tirana, espace offert gratuitement aux artistes et aux visiteurs par la Fondation Mane. Le mausolée du dictateur est devenu, en un peu plus de trente ans, un centre de formation pour adolescents et la plus généreuse galerie d'art contemporain du pays. D'un seul visage imposé au sommet d'une pyramide à des centaines de visages d'adolescents qui viennent y apprendre à coder et à filmer : il n'est pas sûr qu'un pays puisse un jour raconter plus nettement le chemin parcouru entre une dictature et ce qui lui succède.
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