Maïa Barouh
La fille des deux portes
Il y a des affiches qui parlent avant même qu’on les lise. Celle du Yokai Matsuri est de celles-là. Des créatures hybrides, dansantes, ni tout à fait monstres ni tout à fait hommes, tracées à l’encre avec une liberté jouissive.
Au bas de l’image, une mention qui dit tout : « Illustration par Atsuko Barouh ».
La mère dessine. La fille organise. Le festival est déjà une œuvre.
I. Maïd (間) • Le soleil entre deux portes
Le kanji Maïd s’écrit 間 : un soleil emprisonné entre deux montants de porte. C’est le titre de son dernier album. C’est surtout sa biographie en un signe.
Maïa Barouh est née à Tokyo. Son père, Pierre Barouh, est un Français d’origine turque, enfant juif caché en Vendée pendant la guerre sous le prénom d’emprunt de Pierre, qui deviendra le sien pour toujours. Sa mère, Atsuko Ushioda, est peintre et antiquaire japonaise. Entre ces deux existences, entre ces deux langues, entre ces deux imaginaires du monde, Maïa naît. Elle ne sera pas à moitié l’une, à moitié l’autre. Elle sera les deux à la fois, et quelque chose en plus.
Au Japon, on l’appellera hafu, de l’anglais « half ». Être moitié japonais dans une société qui a longtemps cultivé le mythe de son homogénéité ethnique. Un terme discriminant. Un stigmate. Maïa Barouh en a fait le titre d’un album, d’une chanson, d’un manifeste. Elle a retourné le mot comme on retourne un gant, et par l’envers, il respire.
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| @Tijana Pacik |
« Je me sens, depuis toute petite, agréablement perdue entre mes deux cultures très éloignées. » • Maïa Barouh
Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Non pas « douloureusement perdue », ni « profondément divisée ». « Agréablement ». C’est un acte politique autant qu’une confession intime. Elle refuse d’être la victime du récit que la société lui destine. Elle habite l’entre-deux comme d’autres habitent un pays, avec ses saisons, ses lumières, ses ombres propres.
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II. La transmission • l’art en héritage non-conformiste
Pierre Barouh avait dit « oui » à tout. Aux musiques qui venaient d’ailleurs, aux voix que personne n’écoutait encore, aux voyages qui ne figuraient sur aucune carte de carrière.
Il avait pris un cargo pour le Brésil, découvert la bossa nova à sa source, et en avait fait la soul de la chanson française des années 1960. Il avait fondé Saravah en 1965, le plus ancien label français encore en activité, non pas pour construire un empire, mais pour faire entendre : Brigitte Fontaine, Jacques Higelin, Areski Belkacem.
Pierre Barouh avait rencontré Atsuko Ushioda au Japon dans les années 1980.
La peintre et l’homme de son.
De cette rencontre improbable, de cette poésie du déplacement, Maïa naquit en 1983 à Tokyo.
La transmission que Maïa Barouh a reçue ne passe par aucune institution.
Pas de conservatoire, pas d’école de musique, pas de cursus balisé. Elle passe par le voyage,
la curiosité, la tolérance, et les cabarets de Shinjuku. C’est à dix-sept ans, dans l’underground tokyoïte, qu’elle accompagne des drag queens, des danseurs burlesques, des strip-teaseuses, collaborant avec des DJ, des rockeurs, un griot guinéen.
Elle apprend en faisant, comme son père avait appris en écoutant.
« Une mère antiquaire et peintre, un père artiste jusqu’au bout des ongles,
lui ont appris le voyage, la tolérance, le goût de la liberté et de la création. »
• Maïa Barouh
À quinze ans, un voyage au Brésil, la flûte traversière. Même géographie d’initiation que son père. Comme si la transmission était aussi une mémoire des lieux.
Puis viendra le Cabaret Shinjuku, qu’elle monte à vingt-deux ans, faisant venir en France
des artistes insolites de Tokyo deux années de suite. Puis Kodama, album né du séisme
et de l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, où elle part recueillir les chants de paysans
et de pêcheurs pour les faire revivre. Puis Aïda, en 2022, où tout se réunit.
La transmission qu’elle opère à son tour est de même nature : hors les murs, hors les cases, hors les définitions. Elle transmet en dérangeant. En créant des espaces où les frontières deviennent perméables. C’est précisément ce que le Yokai Matsuri incarne.
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III. Les yōkai • les créatures qui voient ce qu’on refuse de regarder
Les yōkai sont des êtres de la marge. Ni tout à fait dieux, ni tout à fait démons. Ni vraiment humains, ni complètement animaux. Ils habitent les interstices du monde, là où le regard quotidien ne sait plus quoi faire de ce qu’il voit. Ils sont nés dans les campagnes japonaises, transmis de bouche à oreille autour des feux, pour donner un nom à l’inexplicable, une forme à l’invisible.
Le shintoïsme reconnaît une âme en toute chose, êtres vivants, éléments naturels, objets.
Cette conviction que le monde est habité, que le visible est double, que l’étrange est toujours proche; c’est l’héritage spirituel des yōkai. Ce n’est pas de la superstition.
C’est une ontologie : une manière d’habiter le réel en lui reconnaissant une profondeur
que l’œil pressé ne perçoit pas.
La presse allemande a surnommé Maïa Barouh « shaman punk ». L’oxymore dit la vérité. Sa technique vocale, une technique rarissime venue d’une île du sud du Japon,
ce « blues nippon » qu’elle est l’une des seules à pratiquer en Europe, est une transe.
Un état qui altère la conscience par la répétition rythmique, par la résonance du corps.
Elle ne joue pas de la musique traditionnelle. Elle la traverse, et en ressort transformée.
« Sa musique oscille là où mélancolie et transe, percussion et musique électronique,
rap et chants ancestraux se côtoient et bientôt ne font qu’un. »
Choisir les yōkai comme fil rouge d’un festival à Paris, c’est convoquer cette vision dans un bâtiment industriel du 19e arrondissement. C’est dire : sous le bitume de la ville,
sous les habitudes du regard, quelque chose d’autre pulse.
Les yōkai ne font pas peur. Ils font voir.
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IV. Sushi, Hafu, chinXoise • la beauté comme armeMaïa Barouh n’est pas une artiste apaisée. Elle est une artiste en guerre, mais d’une guerre menée avec élégance, humour noir, et une maîtrise formelle redoutable.
Sa chanson Sushi dénonce la double peine infligée aux femmes non-blanches aux traits asiatiques : sexisme et racisme, dans la même phrase condescendante.
Le titre est volontairement provocateur, le stéréotype gastronomique retourné en arme.
Le clip a remporté le prix du meilleur clip aux festivals d’Austin et de Toronto.
« J’ai eu besoin de dénoncer cela à ma façon, c’est-à-dire avec beaucoup d’hémoglobine
et de décalage. L’autre idée est aussi d’encourager les femmes japonaises à s’exprimer
et se révolter contre un système patriarcal encore bien implanté au Japon. »
• Maïa Barouh
ChinXoise, qu’elle co-écrit avec la rappeuse Elea Braaz, marie le français et le japonais dans un rap qui dit l’identité refusée, le X de l’indéfini, l’inassignable.
« La reine des bâtardes c’est moi la queen »,dans cette phrase qui claque, trois générations de racisme anti-asiatique sont retrournées comme un gant.
Car c’est bien de trois générations qu’il s’agit. La mère, Atsuko, qui l’a subi en France. Maïa, qui l’a subi au Japon et en France. Ses filles, qui se sont fait traiter de « petites Chinoises » à l’école, et à nouveau pendant le Covid. La chanteuse fait de cette accumulation une matière à l’œuvre. Elle transforme la blessure en composition. C’est peut-être la définition même de ce que l’art peut faire que la politique ne peut pas faire.
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V. L’affiche du Yokai Matsuri • une œuvre à quatre mains
Revenons à l’affiche. Revenons-y comme on revient à une première phrase qui contenait tout sans qu’on le sache encore.
Ces yōkai dansants, la créature au long cou ricanant, la bête verte aux lunettes bleues, L’être à tête d’éléphant dans son short à kanji est un personnage de joie et d’effroi mêlés.
Ils ont été tracés par Atsuko Barouh. Par la mère.
La peintre qui a dessiné le monde que la fille va mettre en scène.
Il y a dans ce geste quelque chose qui dépasse l’anecdote biographique. Le festival inaugural porte l’empreinte matérielle de la mère. L’image qui accueille le public est tracée de sa main. Les yōkai qui dansent sur les murs de La Petite Halle de La Villette ont été imaginés par celle qui a transmis à Maïa l’œil, avant que le père lui transmette l’oreille.
Un festival qui naît sous ces auspices est déjà autre chose qu’un évènement culturel.
C’est une cérémonie. Les yōkai, comme dans toute cérémonie japonaise, y jouent le rôle
de passeurs entre le monde des vivants et celui qui précède.
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YOKAI MATSURI • L’Étrange Festival Japonais
La Petite Halle de La Villette • 211 av. Jean Jaurès, 75019 Paris
Musique live • Performances • DJ set • Échoppes japonaises • 11h•00 — 0h00
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L’œil qui écoute
Ruskin disait qu’il faut apprendre aux hommes à voir ce qu’ils regardent sans vraiment voir. Maïa Barouh fait cela avec le son. Elle nous apprend à entendre ce que nous écoutons sans vraiment entendre : les chants de pêcheurs morts, les langues que l’indifférence assimile, les corps que le regard réduit, les créatures qui peuplent la nuit japonaise et que l’Occident prend pour du décor.
Son style revendiqué est « roots-electro-pop-punk ». Les mots mis bout à bout disent l’essentiel : les racines ne s’opposent pas à l’électronique, le traditionnel ne s’oppose pas
au punk. Tout coexiste. Tout dialogue. Tout se transforme.
C’est cette artiste-là, musicienne, compositrice, flûtiste, directrice artistique, organisatrice
de festival, fille de peintre et de chanteur, mère à son tour, hafu et queen, chamane et punk,
que nous allons rencontrer.
L’interview de Maïa Barouh paraîtra prochainement sur Ainsi Parlait l’Art.
@ainsiparlaitlart_gerardpocquet • Ainsi Parlait l’Art • Mai 2026
L'Art Universel • L'Art Sacré • L'Art Singulier d'Ici et d'Ailleurs
Maïa Barouh • La fille des deux portes • Portrait avant interview • Maïa Barouh,
l' Enchanteresse du Festival YOKAI MATSURI • 31 octobre • 1er novembre • Le vrai Halloween est japonais! • 👁️ L'Œil écoute @ainsiparlaitlart_gerardpocquet •
Pour en savoir plus : Le lien est dans la Bio
https://ainsiparlaitlart.blogspot.com
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