Galerie Xippas, Paris • Galleria Continua • Entre Temps • (12 septembre – 14 novembre 2026) • Classroom, de Leandro Erlich : dans la salle où l'œil devient fantôme • Ainsi parlait L'Œil écoute, Ainsi Parlait l'Art
Arts visuels — Galerie Xippas, Paris
Classroom, de Leandro Erlich : dans la salle où l'œil devient fantôme
Huis clos. Silence religieux, que trouble seulement une respiration, un battement de cœur. Un arrêt sur image, flash-back dans une classe d'antan, tapie derrière une vitre, dans une obscurité qui invite le conscient à rencontrer l'inconscient là où se transmettent les savoir-faire. C'est ainsi que se donne Classroom, l'installation que Leandro Erlich présente pour la première fois en France à la galerie Xippas, dans le cadre de son exposition Entre temps (12 septembre – 14 novembre 2026), en partenariat avec Galleria Continua, juste après son passage remarqué au Grand Palais.
Avant la classe, les racines et le sable
On n'entre pas directement dans Classroom. L'exposition s'ouvre sur une maison suspendue, déracinée, Pulled by the roots BOG, puis se poursuit avec Draft-Bazza, une série de machines à écrire recouvertes de sable, fissurées, présentées sous cloche comme tout juste exhumées. Racines arrachées, machines ensevelies : le visiteur est déjà saisi, physiquement et mentalement, avant même d'avoir atteint la salle de classe. Ces vestiges d'un temps d'avant le numérique préparent le corps à ce qui l'attend : une autre strate de mémoire, plus intime encore.
Deux astres suspendus au-dessus de la boîte de verre : la salle de classe, dans la vitre, un reflet qui n'est pas tout à fait le mien. Photo Gérard Pocquet
Entrer dans le noir
Puis vient le noir. Une large vitre, et derrière elle, à l'échelle 1:1, une salle de classe des années 1970 entièrement reconstituée. Le corps réagit avant l'esprit : le froid du verre, la lumière blafarde d'un néon, l'odeur qu'on croit deviner, poussière, craie, bois vieilli. Murs décrépis, vitres embuées, sol taché sous une fine pellicule de poussière. Rien n'a été oublié pour que ce lieu paraisse abandonné, figé, comme retrouvé après des décennies de silence.
Lire la salle
Alors seulement l'œil se met à lire : les bureaux et leurs chaises dépareillées, le tableau noir presque effacé, la carte de France jaunie et cornée, l'armoire vitrée, le globe terrestre, l'équerre accrochée au mur, les papiers froissés au sol comme des copies jamais rendues. Chaque objet est un signe, chaque signe une strate. Ce n'est plus seulement une salle de classe : c'est un système entier de transmission des savoirs, mis à nu, exposé comme une coupe archéologique de notre pédagogie.
Bureaux, chaises, tableau, carte de France, armoire : rien ne manque à cette classe suspendue dans le temps. Photo Gérard Pocquet
Ce qui se transmet encore
Au-delà du décor, une question se fait entendre, presque murmurée : que devient l'école dans une société française où la baisse de la natalité referme des classes chaque année ? Classroom ne raconte pas seulement l'apprentissage des savoirs : elle rappelle que l'école fut d'abord un espace de sociabilisation, un lieu où se construisait le rapport à l'autre. Ce que la vitre donne à voir, ce n'est pas qu'un mobilier disparu : c'est une manière d'être ensemble qui s'efface.
Le silence qui me regarde
Et puis, dans ce silence, un dernier renversement : par un jeu subtil de lumière, mon reflet apparaît à l'intérieur même de la classe, fantomatique, presque irréel, mêlé aux silhouettes des autres visiteurs assis aux pupitres. Je ne regarde plus la scène de l'extérieur : j'y suis assis, sans y être. Leandro Erlich fait de chacun de nous ce que le critique Fabrice Bousteau a nommé un « spect-acteur », non plus témoin, mais présence convoquée, fantôme contemporain venu hanter une salle qu'il a pourtant quittée depuis longtemps.
Photographier la classe, c'est déjà s'y asseoir, devenir soi-même l'élève-fantôme que l'installation invente. Photo Gérard Pocquet
Je me retourne
C'est au terme de cette investigation silencieuse, alors que la méditation touchait à sa forme la plus intérieure, que je me suis retourné. J'ai trouvé Leandro Erlich lui-même, présentant son œuvre, symbole du maître d'école, debout, les mains jointes, la parole posée comme une leçon qu'on donne une dernière fois. L'artiste qui a vidé la classe de ses élèves en redevenait, l'espace d'un instant, le maître : geste qui referme la boucle entre l'installation et celui qui l'a conçue, entre la fiction du souvenir et la présence bien réelle de l'homme qui nous y invite.
Leandro Erlich, symbole du maître d'école, présentant Classroom. Photo Gérard Pocquet
Du toucher du verre froid jusqu'au silence qui contemple son propre reflet, c'est un itinerarium tout entier que Classroom fait parcourir à l'œil, du plus charnel au plus spirituel, de la sensation immédiate à l'écoute d'un silence qui, pour finir, nous regarde autant que nous le regardons.
Leandro Erlich — Entre temps
Galerie Xippas, 108 rue Vieille-du-Temple, 75003 Paris
Du 12 septembre au 14 novembre 2026
En partenariat avec Galleria Continua
L'œil écoute.
Ainsi Parlait l'Art.
Gérard Pocquet.

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