# 42 • Piramida Center Tirana • Albanie • Artiste Albana Ejupi • Solo Exposition « Body Under Construction » • Gallery of Contemporary Art Tirana • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
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| Piramida Center Tirana • Albanie • Artiste Albana Ejupi • Solo Exposition « Body Under Construction » Crédits photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
Un corps sous la pyramide
Retour à Tirana, une dernière halte avant de refermer ce carnet de voyage :
la Pyramide.
Ce bâtiment aux façades de béton anguleuses, construit en 1988 pour glorifier
la mémoire d'Enver Hoxha, mort trois ans plus tôt, a longtemps incarné à lui seul l'effondrement du régime; mausolée déchu, façade tagguée, toboggan improvisé
pour les enfants du quartier sur ses pentes de béton.
Réhabilitée en 2022, elle abrite aujourd'hui la Piramida, un centre culturel
et numérique; depuis peu, le GOCAT, la Gallery of Contemporary Art Tirana :
un espace offert gratuitement aux artistes et aux visiteurs par la Fondation Mane,
elle-même issue du groupe BALFIN de Samir Mane.
Le mausolée du dictateur est devenu, en un peu plus de trente ans, la plus généreuse galerie d'art contemporain du pays.
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| Piramida Center Tirana • Albanie • Artiste Albana Ejupi • Solo Exposition « Body Under Construction » Crédits photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
L'exposition, gratuite, se tenait du 9 juillet au 30 août 2026.
Le livre d'exposition, rédigé en allemand avec traduction anglaise en regard,
méritait d'être traduit en partie, ici en français.
Il s'ouvre sur une citation de Léonard de Vinci :
Il s'ouvre sur une citation de Léonard de Vinci :
« Le peintre doit être solitaire et méditer sur ce qu'il voit, et dialoguer avec lui-même en choisissant les parties les plus remarquables de toutes les choses qu'il aperçoit ;
il doit se comporter comme un miroir qui se transforme en autant de couleurs
que lui présentent les choses placées devant lui,
et s'il agit ainsi, il sera comme une seconde nature. »
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| Piramida Center Tirana • Albanie • Artiste Albana Ejupi • Solo Exposition « Body Under Construction » Crédits photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
« Nous vivons une époque marquée par un grand désir de crédibilité,
un besoin de “vrai” et de “non feint”,
écrit le texte critique.
C'est précisément dans une société de la surface et du beau paraître que l'on exige sans cesse une “authenticité”, c'est-à-dire une manière d'agir qui ne soit pas dictée
par des influences extérieures mais fondée en soi-même.
On attend en particulier des artistes qu'ils soient authentiques dans leur travail.
Mais pour eux, une telle entreprise n'a souvent rien d'évident.
Quelle direction artistique emprunter pour réussir ?
Quelles œuvres se vendent bien, quel style est actuellement à la mode ?
Ces questions ne préoccupent pas Albana Ejupi.
Elle peint parce qu'elle doit peindre.
Une volonté inconditionnelle, une peinture née d'une nécessité intérieure.
Vraie, sincère et convaincante.
« J'essaie de comprendre ce que signifie être un être humain », dit Ejupi,
« J'essaie de comprendre ce que signifie être un être humain », dit Ejupi,
et toute son œuvre semble tourner autour de cette question essentielle
de notre existence.
Le monde pictural qui en résulte est intime et émouvant, provocant et exigeant,
mais aussi troublant et énigmatique.
La jeune artiste a déjà développé un langage visuel qui lui est propre
pour se confronter à elle-même et à l'existence humaine.
Les thèmes: le plaisir et le poids de la corporéité et de la sexualité, la beauté
Et la douleur de l'âge et du déclin est aussi ancienne que l'humanité.
La technique picturale témoigne d'une véritable maîtrise, mais aussi d'une ouverture
à l'expérimentation artistique, par exemple à travers l'usage généreux du sable
comme matière picturale.
La peinture d'Ejupi devient l'invention d'une réalité individuelle, voire une entreprise audacieuse : sonder, dans un corps ou un visage, la forme essentielle qui s'y cache,
et lui donner forme artistique. »
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| Piramida Center Tirana • Albanie • Artiste Albana Ejupi • Solo Exposition « Body Under Construction » Crédits photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
mais aussi la quête d'identité, ce frottement contre les limites du corps,
poursuit le texte.
On sent presque physiquement à quel point l'artiste lutte avec les contraintes
de la condition humaine ; ses tableaux montrent le désir de fragmenter le corps
et de le repenser, de dépasser les frontières entre soi et le monde, entre le propre
et l'étranger.
De puissantes formes corporelles se fondent l'une dans l'autre en une union sexuelle, comme si un couple d'amants faisait naître une créature nouvelle ;
des corps de femmes, couchés ou assis, occupent tout l'espace du tableau,
jambes écartées livrant le sexe au regard, les torses sans tête se confondant
avec l'espace pictural environnant. La femme y apparaît comme porteuse de fécondité et créatrice de vie nouvelle, mais aussi comme un être à forte connotation sexuelle.
Le corps humain est ici fétiche et obsession érotique.
Le corps humain est ici fétiche et obsession érotique.
Cru et explicite, parfois brutal et choquant, Ejupi y montre la naissance
et le dépérissement, l'histoire du plaisir et de la souffrance de la chair,
ses insuffisances autant que sa fascination sensuelle et sa force.
“L'être humain totalement intact, l'homme intouchable et beau, est probablement
tout à fait sans intérêt. Il n'a aucune signification pour moi”, affirmait l'artiste autrichien Adolf Frohner.
“Ce n'est que lorsque je montre cet être humain à qui l'on inflige quelque chose,
par mon plaisir à le déformer, à le distordre, à le caricaturer, ce n'est que lorsque
je le fais crier, qu'il a pour moi la possibilité d'être un homme.”
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| Piramida Center Tirana • Albanie • Artiste Albana Ejupi • Solo Exposition « Body Under Construction » Crédits photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
par les médias, possèdent pour Ejupi une beauté véritable, continue le texte.
Elles ont une surface narrative, dans laquelle les expériences de la vie ont laissé leurs traces. À la différence de nombreux artistes contemporains qui reprennent
et retravaillent picturalement des images produites par les médias de masse,
Ejupi se réfère directement au modèle vivant.
Dans son atelier naissent des esquisses photographiques de personnes âgées,
nues devant un miroir, de sorte que le corps soit visible de face comme de dos.
Ejupi a une idée en tête, mais pendant le processus de peinture,
elle agit avec ouverture et liberté. La peinture prend un cours inattendu,
raconte l'artiste ; de nouvelles voies s'ouvrent et guident son geste.
Un rouge et un jaune lumineux, un brun sale et de l'ocre, ainsi que le noir et le blanc, sont les couleurs dominantes. Avec maîtrise, Ejupi laisse se brouiller les frontières entre figuration et abstraction, entre surface picturale et structure tridimensionnelle. Le sable utilisé provient du Kosovo, la terre natale d'Ejupi : il confère au tableau
Un rouge et un jaune lumineux, un brun sale et de l'ocre, ainsi que le noir et le blanc, sont les couleurs dominantes. Avec maîtrise, Ejupi laisse se brouiller les frontières entre figuration et abstraction, entre surface picturale et structure tridimensionnelle. Le sable utilisé provient du Kosovo, la terre natale d'Ejupi : il confère au tableau
une matérialité inhabituelle, remplit certaines parties du corps, les fait paraître
“plus réelles”.
Les reliefs de sable, densément spatulés, dépassent la limite plane de la toile
et viennent presque à la rencontre du regardeur ; pour en éprouver
toute la matérialité, il faut les voir en original.
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| Piramida Center Tirana • Albanie • Artiste Albana Ejupi • Solo Exposition « Body Under Construction » Crédits photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
Ejupi peint aussi, sans cesse, des fragments de visages de personnes âgées,
aux yeux éveillés et aux regards exigeants, poursuit encore le texte.
Par leur forme et leur expression, ils s'inscrivent dans la tradition du portrait figuratif classique, mais ils sont eux aussi fragmentés, apparemment inachevés,
voire recouverts de repeints sauvages.
Le portrait est l'un des sujets les plus riches en tradition de l'histoire de l'art,
et sa double nature, physionomie et vie intérieure, pose sans cesse les questions fondamentales du rapport entre réalité et représentation, réalisme et abstraction.
Le visage est signe d'identité, porteur d'expression et lieu d'une représentation.
Mais un bon portrait n'est jamais seulement un constat de ce qui est vu :
il est toujours aussi une interprétation ; ce n'est pas seulement une confrontation
avec la personne représentée, mais toujours aussi une confrontation de l'artiste
avec elle-même, et le support de sa vision du monde.
Chaque portrait est aussi un autoportrait, et, dans le meilleur des cas, une image
Chaque portrait est aussi un autoportrait, et, dans le meilleur des cas, une image
qui recèle quelque chose d'universel sur l'être humain, son époque, son monde. L'artiste cherche délibérément de nouvelles formes de représentation :
cadrages de visages, passages inachevés, repeints gestuels radicaux.
Nous sommes ainsi invités à prolonger le tableau par nous-mêmes;
c'est précisément l'inachèvement des tableaux qui les rend complets,
en laissant une large place à notre imagination.
Tout comme un miroir rend visible le dos d'un corps, conclut le texte, Ejupi regarde elle aussi derrière ce qui est manifestement reconnaissable, sous la belle surface.
Tout comme un miroir rend visible le dos d'un corps, conclut le texte, Ejupi regarde elle aussi derrière ce qui est manifestement reconnaissable, sous la belle surface.
Le grand thème radical de sa peinture est la vulnérabilité de l'être humain face
à son existence corporelle, à sa réalité charnelle.
Les arts plastiques revendiquent le pouvoir de défier l'éphémère, de subsister au-delà de l'instant : c'est aussi l'intention qu'Ejupi place dans son travail, figer visuellement une pensée, créer une image humaine pertinente, échapper ainsi à la finitude.
C'est là, selon ce texte, que réside la force fondamentale de la peinture.
Refermer ce carnet de voyage sur cette exposition n'a rien d'un hasard.
Depuis Berat et le rouge d'Onufri, en passant par les mosquées sans visages,
le culte du portrait unique sous Hoxha, puis les tombes et les statues rendues
à chaque famille après 1990, ce blog n'a cessé de suivre l'histoire mouvementée
du visage et du corps en Albanie.
Qu'une jeune peintre kosovare puisse aujourd'hui fragmenter, dénuder et réinventer le corps humain sans contrainte, dans la pyramide même où l'on vénérait autrefois
un seul visage, dit peut-être mieux que tout le reste de ce voyage le chemin parcouru.
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| Piramida Center Tirana • Albanie • Artiste Albana Ejupi • Solo Exposition « Body Under Construction » Crédits photos: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |









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