# 37 • À Bajram Curri • Tropojë • Albanie • Une rue, Mic Sokoli, un siècle et demi de mémoire • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
À Bajram Curri, petite ville de la région de Tropojë, une rue porte le nom
de Mic Sokoli, le combattant qui, en 1881, se serait jeté contre la gueule d'un canon ottoman plutôt que de le laisser tirer, et dont la tour natale, à quelques kilomètres
de là, à Bujan, se visite encore aujourd'hui.
Cette rue n'est pas seulement une adresse : c'est une allée de statues et de plaques
où l'histoire albanaise, de la fin du XIXe siècle à nos jours, se raconte par fragments, un monument après l'autre.
La marche commence avec Ali Ibër Nezaj, dont la statue rappelle qu'il fut l'un
des fondateurs et principaux chefs militaires de la Ligue de Prizren, ce mouvement
de résistance albanais né en 1878 en réaction aux redécoupages territoriaux imposés par le congrès de Berlin, la même ligue qui comptait Mic Sokoli dans ses rangs.
Sa statue n'a été dressée qu'en novembre 2020 :
la mémoire, ici, continue de se construire.
Un peu plus loin, un jeune homme en bronze, chemise ouverte, bras ballants,
incarne une histoire plus récente : Azem Hajdari, né à Bajram Curri même en 1963,
chef du mouvement étudiant de décembre 1990 qui précipita la chute
du communisme en Albanie.
Devenu député à quatre reprises, il fut assassiné à Tirana le 12 septembre 1998
en sortant des bureaux de son parti, un meurtre qu'Ismaïl Kadaré qualifiera
de « crime du siècle ».
du Kosovo planté juste derrière, honore Tahir Malë Sinani
(25 mai 1964 – 29 juillet 2001).
Officier de l'armée albanaise devenu l'un des commandants les plus reconnus
de l'UÇK, l'Armée de libération du Kosovo, il combattit sur trois fronts successifs,
le Kosovo, la vallée de Presheva, puis la Macédoine du Nord, avant de mourir près
de Gostivar dans l'explosion d'un dépôt de munitions.
mérite d'être traduit, même imparfaitement, tant il fait dialoguer les figures
de cette rue entre elles à travers le temps :
« Les chanteurs, sur les terres albanaises, chantent les combattants de la libération ; les vers en sortent comme des balles, pour le héros Tahir Sinani.
« Les chanteurs, sur les terres albanaises, chantent les combattants de la libération ; les vers en sortent comme des balles, pour le héros Tahir Sinani.
Le brave avait le fusil pour ombre, commandant dans trois guerres, au Kosovo,
À Presheva, à Tanushë, le chant pour l’âme, le combat pour la vie. [...]
Avec la force d'un dragon, sang du sang de Mic Sokoli ;
la pierre dialogue avec la pierre, l'aigle et le fusil avec le drapeau.
La parole dialogue avec la besa, la naissance dialogue avec la mort,
la montagne dialogue avec la montagne.
La çiftelia interroge la lahuta, flamme contre flamme comme Oso Kuka ;
sa mère ne l'a mis au monde que pour le combat. [...]
Nous gardons Tahir Sinani vivant. »
(Quelques mots restent illisibles sur la photographie du poème ; cette traduction en respecte l'esprit plus que la lettre exacte.)
(Quelques mots restent illisibles sur la photographie du poème ; cette traduction en respecte l'esprit plus que la lettre exacte.)
Une plaque plus sobre, à Dragobi même, le lieu où mourut Bajram Curri en 1925, commémore Elez Demiraj (1920-1941), « tombé en martyr en combattant héroïquement contre les forces mercenaires fascistes » le 9 mai 1941, quelques semaines à peine après l'invasion italienne de l'Albanie : l'un des tout premiers morts de la résistance, avant même la fondation officielle du Parti communiste albanais
en novembre de cette même année.
Son épitaphe, en vers, le compare à une colombe blanche qu'« une main perfide » aurait abattue en plein vol.
Son nom même est un écho troublant : Gjergj Elez Alia est le héros d'un des chants
les plus célèbres du cycle épique albanais des Kreshnik, recueillis justement dans le Nikaj voisin, au cœur de Tropojë, comme si la légende et la réalité, dans cette vallée, avaient fini par se rejoindre.
En une seule rue, l'Albanie du XIXe siècle finissant, celle des deux guerres mondiales, celle de la chute du communisme et celle des guerres kosovares et macédoniennes
En une seule rue, l'Albanie du XIXe siècle finissant, celle des deux guerres mondiales, celle de la chute du communisme et celle des guerres kosovares et macédoniennes
se trouvent ainsi rassemblées, statue après statue, plaque après plaque.
La kulla de Bujan racontait la pierre qui résiste ;
la rue Mic Sokoli raconte la mémoire qui ne s'arrête jamais tout à fait.
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# 37 • À Bajram Curri • Tropojë • Albanie • Une rue, Mic Sokoli, un siècle et demi de mémoire • Extrait: Carnet de voyage Ainsi parlait l’Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
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