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Tunnel Nostalgia, Gjirokastër : la paranoïa d'État recyclée en bric-à-brac


En haut de la rue Gjin Bue Shpata, un panneau rouge en forme d'arche de tunnel, aigle bicéphale noir imprimé au centre, annonce la couleur : « Tunnel Nostalgia ». 


Un euro l'entrée, et l'on plonge aussitôt dans une galerie voûtée en pierre et en béton, dont les étagères débordent sur le trottoir, lampes à huile, casques, horloges anciennes.


Ce boyau de pierre n'est autre qu'un ancien tunnel de défense civile, l'un des innombrables vestiges de la « bunkerisation » du pays : entre 1967 et 1986,
Enver Hoxha fait construire, selon les estimations, entre 175 000 et 750 000 bunkers de béton à travers tout le pays, près de six pour chaque kilomètre carré, un pour quatre habitants, un chantier qui coûte plus cher que la ligne Maginot française
et engloutit trois fois plus de béton, au prix de soixante à cent ouvriers morts chaque année sur les chantiers. L'Albanie ne sera jamais envahie ; pas un seul de ces bunkers ne tirera un coup de feu. Aujourd'hui, nombre d'entre eux se sont reconvertis en bars, en restaurants, en musées, ce tunnel de Gjirokastër en est un exemple de plus,
la paranoïa d'État recyclée en bric-à-brac pour touristes.


À l'intérieur, l'accumulation est vertigineuse : lampes à pétrole, réveils et pendules
de toutes les époques, plateaux de cuivre martelé, chapeaux militaires étoilés
de rouge, un casque de combat vert écaillé, et, alignés sur une étagère, trois petits bustes de bronze à l'effigie d'Enver Hoxha, plaque « ENVER HOXHA » gravée à leurs pieds, échos miniatures des mugs déjà croisés dans le bazar de la ville.
Plus loin, sous un écriteau « Notice: please look but do not touch », toute une panoplie de la Seconde Guerre mondiale s'aligne sur des étagères de bois : douilles d'obus, baïonnettes rouillées, obus de mortier, vieux pistolets aux crosses fendues.


Un mur entier se consacre à l'argent albanais, encadré sous verre : d'un côté, 
des billets de franga de la Banka Kombëtare e Shqipnis, la Banque nationale d'Albanie de l'entre-deux-guerres, sous occupation italienne, texte bilingue albanais-italien ; 
de l'autre, sous l'étiquette « Albanian communism money lek », les lekë de l'ère communiste. Trois régimes, trois monnaies, sur un seul mur.


Non loin, un cadre attire l'œil : une bannière de soie rouge à franges dorées, brodée d'une femme brandissant une torche, sous l'inscription « Familje e Dëshmorit të Atdheut » 
• Famille du Martyr de la Patrie. 
C'est la bannière que l'on remet traditionnellement, en Albanie, aux familles de ceux qui sont morts pour le pays, une tradition née du culte des partisans de la Seconde Guerre mondiale, la même veine qui a donné leurs statues à Bule Naipi et Persefoni Kokëdhima sur la place voisine, et qui se perpétue aujourd'hui encore sous des formes nouvelles, jusque dans les cérémonies de la police albanaise.


Plus loin encore, des gilets traditionnels brodés et des ceintures à franges pendent
à des cintres, entre un gramophone à pavillon de cuivre et un vieux numéro encadré du journal Populli, « le Peuple ». Le couloir se poursuit, amphores de terre cuite alignées contre le mur sur des kilims rouges, vieux vélo, balances et outils de fer suspendus au plafond voûté. Dans une petite niche, au bout du tunnel, un écran projette en boucle des images d'archives ; sur un banc couvert d'un tapis rouge,
on s'assoit un instant pour regarder.

Ce tunnel, construit pour abriter la population d'une invasion qui n'est jamais venue, abrite aujourd'hui autre chose : le bric-à-brac des décennies qu'on a traversées sans jamais s'en servir, vendu un euro l'entrée, l'industrie de la nostalgie occupant, 
jusque dans ses murs, la coquille vide de la paranoïa d'État.


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