# 14 • Un aigle à deux têtes : l'histoire du drapeau albanais.
Un aigle à deux têtes : l'histoire du drapeau albanais
Avant même de poser un pied à Tirana, il faut s'arrêter sur ce drapeau qu'on croise partout dans le pays, brodé, peint, aimanté sur tous les frigos des boutiques
de souvenirs : fond rouge, aigle noir à deux têtes, ailes déployées.
On l'attribue à Gjergj Kastrioti, dit Skanderbeg, qui l'aurait hissé en 1443 en reprenant Krujë aux Ottomans, puis à nouveau en 1444 en fédérant les princes albanais au sein de la Ligue de Lezhë. L'aigle bicéphale n'est pas son invention : c'est le sceau de sa propre famille, les Kastrioti, documenté sous cette forme dès 1458, lui-même repris du grand aigle impérial byzantin. Sur les armoiries complètes, un détail curieux surmonte l'aigle : le casque de Skanderbeg, couronné de cornes de bouc, un ornement dont l'origine reste discutée, certains y voyant un écho des cornes de bélier d'Alexandre le Grand, d'autres celles portées par Pyrrhus d'Épire. Le casque original, cornes comprises, se trouve aujourd'hui au Kunsthistorisches Museum de Vienne.
L'aigle à deux têtes n'appartient pas en propre à l'Albanie : c'est l'un des grands symboles impériaux hérités de Byzance, que Russes, Habsbourg, Serbes
L'aigle à deux têtes n'appartient pas en propre à l'Albanie : c'est l'un des grands symboles impériaux hérités de Byzance, que Russes, Habsbourg, Serbes
et Monténégrins ont tous adopté à leur tour, chacun y lisant sa propre version
d'une même idée.
Dans l'héraldique byzantine, les deux têtes figurent la double souveraineté
de l'empereur, l'une tournée vers Rome et l'Occident, l'autre vers Constantinople et l'Orient, mais aussi, plus profondément, l'union du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel : le prince et le patriarche gouvernant ensemble une même société chrétienne, selon le principe byzantin de « symphonie » entre l'Église et l'État.
Une lecture presque métaphysique, donc, avant d'être seulement politique :
deux visages pour une seule tête, deux formes d'autorité pour une seule légitimité. L'ironie, ici, n'échappe à personne : Skanderbeg brandit cet emblème chrétien
et byzantin précisément pour repousser les Ottomans musulmans, et c'est pourtant sous domination ottomane, quatre siècles durant, que l'Albanie deviendra
très majoritairement musulmane, tout en gardant, jusqu'à aujourd'hui,
cet aigle d'origine chrétienne comme symbole national.
Sur le plan social, l'aigle s'inscrit dans l'identité même du nom du pays.
Sur le plan social, l'aigle s'inscrit dans l'identité même du nom du pays.
Les Albanais se nomment eux-mêmes shqiptarë d'une tradition populaire,
née au XIXe siècle pendant la Rilindja, le réveil national, veut qu'elle signifie
« fils de l'aigle », faisant de l'Albanie le « pays des aigles ».
Les linguistes sont aujourd'hui plus prudents : l'étymologie savante rattache plutôt
le nom du pays à une racine préindo-européenne signifiant « colline »,
ou à un ancien nom de tribu illyrienne, et verrait dans le lien à shqipe, l'aigle,
une reconstruction poétique postérieure plutôt qu'une origine avérée.
Mais qu'elle soit linguistiquement fondée ou non, cette histoire de « fils de l'aigle »
a fait un travail bien réel : des intellectuels de la diaspora, à Bruxelles comme
à Boston, l'ont ranimée à la fin du XIXe siècle pour donner aux Albanais dispersés sous l'Empire ottoman un étendard commun autour duquel se reconnaître,
un mythe fondateur plus efficace, parfois, que ne l'aurait été la vérité philologique.
Sur le plan politique, ce même drapeau ressurgit à chaque tournant de l'histoire nationale, comme un fil rouge et noir tendu à travers les régimes.
Sur le plan politique, ce même drapeau ressurgit à chaque tournant de l'histoire nationale, comme un fil rouge et noir tendu à travers les régimes.
Le 28 novembre 1912, à Vlorë, Ismail Qemali le hisse pour proclamer l'indépendance face à l'Empire ottoman finissant; une date qui reste, aujourd'hui encore, à la fois fête de l'Indépendance et fête du Drapeau. Sous la monarchie de Zog, une étoile s'y ajoute un temps ; sous l'occupation fasciste italienne, il se voit chargé des faisceaux
du régime de Mussolini. Puis, en 1946, le nouveau pouvoir communiste y appose
une étoile rouge bordée de jaune au-dessus de l'aigle, présente sur tous les drapeaux officiels jusqu'au 7 avril 1992, date à laquelle elle est retirée avec l'ensemble
des symboles du régime déchu. L'aigle, lui, n'a jamais quitté le tissu : seul le petit ornement au sommet a changé de sens, au gré des pouvoirs qui se sont succédé.
Aujourd'hui, ce même aigle continue de se lire à plusieurs niveaux à la fois :
Aujourd'hui, ce même aigle continue de se lire à plusieurs niveaux à la fois :
les deux têtes, tournées chacune vers un horizon différent, se prêtent aussi bien
à une lecture géopolitique, un pays écartelé, hier comme aujourd'hui, entre l'Orient
et l'Occident, qu'à une lecture plus intime, celle des deux grandes familles culturelles du pays, Guègues du nord et Tosques du sud, réunies sous un même emblème malgré leurs langues et leurs chants différents. Le rouge, lui, dit sans détour le sacrifice :
le sang versé, siècle après siècle, pour défendre un territoire que tant d'empires ont voulu posséder. De Krujë 1443 jusqu'aux frigos aimantés du bazar de Gjirokastër,
en somme, le même aigle noir continue de veiller, vidé de la théologie byzantine
qui l'a fait naître, mais toujours aussi chargé de fierté.
L'Art Universel • L'Art Sacré • L'Art Singulier d'Ici et d'Ailleurs Ainsi Parlait l'Œil écoute, Ainsi Parlait l'Art # 14 • Un aigle à deux têtes : l'histoire du drapeau albanais. • Ville-musée de Gjirokastër a été inscrite au patrimoine mondial en juillet 2005 par l' UNESCO. Pour en savoir plus : Le lien est dans la Bio https://ainsiparlaitlart.blogspot.com #ainsiparlaitlart #art #peinture #culture |


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