Richard Orlinski : ĂȘtre populaire ! Le cri qui brille, ou la sculpture que d'autres mains ont faite • Galeries Richard Orlinski Paris, Saint-Tropez, Deauville • đ️ L'Ćil Ă©coute • Ainsi Parlait l'Art
Richard Orlinski : ĂȘtre populaire ! Le cri qui brille, ou la sculpture que d'autres mains ont faite
Un gorille rouge, grandeur nature et mĂȘme davantage, rugit devant nous. Sa gueule est grande ouverte, les crocs sont lisses, pourtant aucun son ne sort. DerriĂšre lui, les miroirs le dĂ©doublent, le triplent, lui fabriquent une meute silencieuse. C'est l'une des premiĂšres images que l'on reçoit en entrant dans la galerie Richard Orlinski, c'est aussi, par un hasard heureux, celle que le reportage de M6* vient de mettre sous les yeux de millions de tĂ©lĂ©spectateurs : un artiste de 56 ans, prĂ©sentĂ© comme l'un des plus vendus de France, qui prend le jet pour Nice, monte les marches Ă Cannes et rafraĂźchit la rose de LancĂŽme.
Une peau qui ne retient pas la main
Avant toute idĂ©e, il y a ce que l'Ćil touche. La laque est dure, glacĂ©e, sans une trace de pouce : le rouge est si profond qu'il en devient liquide, la lumiĂšre glisse sur chaque facette comme sur une lame. Rien ici ne garde la mĂ©moire d'un geste. Le reportage le dit sans dĂ©tour : Orlinski ne touche pas Ă la matiĂšre. L'idĂ©e naĂźt en 3D sur un ordinateur, une machine Ă commande numĂ©rique ou un robot taille la premiĂšre version, puis le mĂ©tal est fondu, coulĂ©, soudĂ©, poli « pour qu'on ne voie plus les soudures ». Quelque dix corps de mĂ©tier, selon lui, se relaient dans l'atelier, bronze, aluminium, rĂ©sine, cristal. Il rappelle que Rodin non plus ne fondait pas ses bronzes. La main du sculpteur est ici une main qui pense, qui confie le reste Ă d'autres mains. On en vient Ă regarder la surface comme on regarde une peau sans cicatrice, Ă se demander oĂč est passĂ©e la trace.
Le choc de la couleur, du miroir et du cri
Puis la sensation arrive, frontale. Le corps du visiteur reçoit d'abord l'Ă©chelle : ce gorille, genoux flĂ©chis, les poings en avant, occupe l'espace comme un vigile. Il reçoit ensuite la couleur, saturĂ©e, Ă©lectrique, qui fait vibrer la rĂ©tine; les miroirs, qui retournent le regard contre lui-mĂȘme. On cherche son propre reflet entre deux gorilles, nous sommes Ă l'intĂ©rieur de la scĂšne, entourĂ©s de crocs. Cette gueule ouverte, ce rugissement figĂ©, est sans doute le cĆur de l'Ćuvre : un cri sans voix, pur geste, pure posture. C'est ce que l'Ćil entend avant de comprendre.
Lire un mur de signes
Alors l'Ćil se met Ă lire. Sur le deuxiĂšme gorille, la surface n'est plus lisse mais bavarde. Un cĂŽtĂ© Ă©clate en graffitis : « KING » sur le front, « WILD » sur la cuisse, « DON'T CRY » sur l'avant-bras, des cĆurs, des Ă©toiles, des personnages de dessin animĂ© aux yeux Ă©carquillĂ©s, des bulles de peinture fluo. L'autre cĂŽtĂ© vire au noir et blanc, laisse apparaĂźtre un visage de femme au regard frontal, comme dĂ©coupĂ© dans une vieille affiche. Le gorille devient un mur de ville que l'on aurait pliĂ© en volume. Les sources sont celles que revendique le reportage : le pop art, le cinĂ©ma, les jeux vidĂ©o. Le corps de l'animal sert de page, le bestiaire d'Ă©cran, le visiteur lit des mots comme on lit une rue.
Ce qui se transmet : de l'atelier Ă la star, de l'objet Ă la foule
Dans cette histoire, il y a surtout une transmission, elle va dans plusieurs sens. D'un cĂŽtĂ©, celle de l'atelier : six ateliers, selon le reportage, des mains anonymes qui assemblent « comme un puzzle » ce que l'artiste a conçu sur Ă©cran. De l'autre, celle du public : Orlinski dit travailler avec un cahier des charges, des commandes, et reconnaĂźt que c'est dĂ©sormais « le consommateur final qui dĂ©cide ». Entre les deux, les cĂ©lĂ©britĂ©s qui collectionnent, les ventes aux enchĂšres pour son association, une sculpture au bronze dorĂ© annoncĂ©e Ă plus de 300 000 euros, un morceau de musique qui doit sortir un Ă©tĂ©. Lui-mĂȘme parle d'un « univers Ă 360 ». La galerie rĂ©sume son credo, en une phrase : faire venir le musĂ©e aux gens qui n'osent pas pousser la porte. On peut ne pas aimer, on peut adorer, mais on ne peut pas ignorer la question qu'il pose : qui fait l'Ćuvre, et pour qui ?
Le petit format, ou la fĂȘlure qui se voit enfin
Au fond de la galerie, le registre baisse d'un ton. Sur des socles octogonaux en miroir, de petits gorilles craquelĂ©s, l'un rouge et dĂ©doublĂ©, deux corps dos Ă dos, l'autre bleu, portant au-dessus de sa tĂȘte un baril. La laque est ici marquĂ©e de lignes blanches, comme une terre dessĂ©chĂ©e ou un Ă©mail ancien. Pour la premiĂšre fois, la surface montre une fĂȘlure. Elle est voulue, calculĂ©e, reproduite Ă l'identique, pourtant, elle trouble : la peau parfaite avait besoin, quelque part, de se fissurer pour paraĂźtre vivante. Les miroirs s'ouvrent Ă l'infini sous les pieds de chaque figure, le silence revient, plus doux, presque contemplatif.
Le rugissement qui reste
On sort avec un rouge dans l'Ćil et, longtemps aprĂšs, la gueule ouverte qui continue de crier sans bruit. Que cette Ćuvre soit signĂ©e, fabriquĂ©e, commandĂ©e, vendue, rĂ©pĂ©tĂ©e, n'enlĂšve rien Ă ce premier saisissement : un animal qui rugit dans un silence de miroirs. Reste Ă chacun de dĂ©cider ce qu'il entend. Pour l'un, la fĂȘte, pour l'autre, la marque. Pour moi, un cri qui n'a pas de voix, et qui laisse, dans la galerie, la place Ă la nĂŽtre. Ătre populaire, c'est peut-ĂȘtre cela : rugir assez fort pour que tous se retournent, et laisser Ă chacun le soin d'entendre ce qu'il veut.
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Richard Orlinski • Galeries Richard Orlinski Paris, Saint-Tropez, Deauville
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