Ornela Vorpsi : deux visages, une chaise • l'atelier où le miroir ne rassure plus • Ruttkowski;68 Paris • Samia Bahemmouche • Attachée Presse • 👁️ L'Œil écoute, Ainsi parlait l' Art
Ornela Vorpsi : deux visages, une chaise • l'atelier où le miroir ne rassure plus
Sur le chevalet, un seul tableau tient ensemble deux visages de femmes et une chaise. Les deux visages ne se font pas face : une fissure les sépare, comme une ligne de faille qui aurait traversé un seul visage pour en faire deux. Dans ce même espace, une chaise est peinte à l'envers, posée sur son dossier, les pieds en l'air, comme un meuble que la toile elle-même aurait fait basculer. Ornela Vorpsi peint depuis plusieurs mois une série où le corps ne se donne plus à voir entier. Il faut s'arrêter longuement devant cette toile-là pour comprendre ce qu'elle dit de ce que peut faire — ou ne plus faire — un miroir.
Une main qui a perdu sa beauté à force de la donner
Il faut d'abord regarder ses mains. Longues, fines, elle les avait autrefois, elles portent aujourd'hui la trace du white spirit et de la térébenthine, jamais de crème après le travail. Elle les appelle elle-même des « mains de menuisier », sans regret apparent, presque avec fierté : la beauté qui s'use n'est pas perdue, elle s'est simplement déplacée dans le métier. Ce sont ces mains-là qui cachent, presque toujours, sa signature, un détail minuscule, un chien, quelques notes de musique glissées dans un coin de la toile, jamais un nom lisible. Un jour, un acheteur a exigé qu'elle signe visiblement. Elle l'a fait, à contrecœur : « normalement, je n'en mets pas ; j'aurais laissé quelque chose de minuscule, presque invisible. » La main qui peint ne veut pas qu'on la nomme. Elle veut qu'on la touche du regard, pas qu'on la lise.
Ce que la peinture ne pense pas
Elle décrit la peinture comme un état sans mots, une transe, dit-elle, où la pensée n'est pas convoquée. C'est tout le contraire de l'écriture, qui exige la langue, la syntaxe, l'ordre d'une phrase après l'autre : « descendre dans les mines », affronter par les mots ce qu'une toile ne fait qu'accueillir en silence. Devant les deux visages que la fissure sépare, elle ne cherche pas à expliquer sa composition. Elle dit simplement : « C'est la rencontre, deux femmes qui se rencontrent et se cassent en même temps. » Une rencontre et une fracture dans le même geste, au même endroit de la toile, sans qu'elle ait eu, semble-t-il, à choisir laquelle des deux primait sur l'autre.
Un miroir qui refuse de rassurer
Alors, la chaise, dans ce même tableau ? Pourquoi à l'envers ? Sa réponse ne cherche pas à convaincre : « C'est mon esprit qui me dicte, je ne saurais pas vous dire. Je est un autre, disait Rimbaud. Les choses me semblent données, je ne les ai pas choisies. » On pourrait n'y voir qu'un caprice de composition, si la chaise vivait seule sur sa toile. Mais elle partage l'espace du visage fissuré et cette proximité change tout. Une chaise, normalement, reçoit et stabilise un corps assis, face à lui-même ; ici, dans le même cadre que deux visages qui se cassent en se rencontrant, elle a basculé, vide, comme si le reflet qu'on attend d'un miroir avait cessé de fonctionner à l'endroit précis où quelque chose se fend. Un miroir ordinaire renvoie une image unifiée, plus cohérente que ce qu'on est réellement. Celui qui peint ce tableau fait l'inverse, et le dit dans le même souffle que la fissure : il rend ce qu'il y a de fracturé, sans l'habiller. Rien d'étonnant à ce que ce soit elle-même; non, une intention préméditée, qui se dise dictée par une force qu'elle n'a pas choisie, le double, chez elle, ne vient jamais pour rassurer.
« C'est mon esprit qui me dicte, je ne saurais pas vous dire. Je est un autre. » — Ornela Vorpsi, dans son atelier, 25 septembre 2026
Trouver une maison à ce qui ne se dit pas normal
Cette série entière est née d'une question qui n'a rien d'abstrait pour elle : pourquoi certains êtres ont-ils tant plus de mal à être au monde que d'autres, une violence intérieure bien plus grande ? Elle ne peint pas cette fragilité pour la montrer du doigt. « C'est comme si je voulais leur trouver une maison dans mes toiles, dit-elle, pour que tout ce qui souffre vienne y vivre, et y soit consolé. »
Le visage que la fissure divise, la chaise qui ne tient plus debout dans le même cadre : ce ne sont pas des symptômes exposés côte à côte, mais une seule fracture accueillie d'un seul tenant. Ce que l'atelier de Saint-Ouen donne à voir, ce jour-là, n'est pas un diagnostic, ce n'est pas non plus un tableau isolé : c'est une série de toiles, d'œuvres, qui marque une fidélité, revenir, toile après toile, à ce qui, dans un visage ou dans un miroir, continue de lui échapper.
Par l'entregent de Samia Bahemmouche, Attachée Presse de la Galerie Ruttkowski;68 Paris
"Dans l'atelier d'Ornela Vorpsi" 20 rue Dieumegard, 93400 Saint-Ouen • visite du 25 septembre 2026 Série en cours, palette gris / blanc / rouge / bleu / or
👁️ L'œil écoute. Ainsi Parlait l'Art. Gérard Pocquet.



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