Kimiko Yoshida • Miroir Sakura : le visage qui flotte dans les fleurs • Galerie Pierre-Alain CHALLIER • Paris 3 • L'Œil écoute, Ainsi Parlait l'Art
Kimiko Yoshida, Miroir Sakura : le visage qui flotte dans les fleurs
Je descends au sous-sol, parmi les vitrines de bijoux et les sculptures; c'est un visage qui m'arrête. Pas le miroir, pas les fleurs : le visage. Un ovale pâle, presque lacté, suspendu devant une branche de cerisier en fleurs, comme s'il avait flotté jusque-là. Une bande de bleu en guise de chevelure. Des paupières rouges, deux pupilles sombres, une bouche rouge entrouverte, un nez à peine soufflé. Au cartel : Kimiko Yoshida, Miroir Sakura. Un miroir d'angle, à deux faces, et sur lui le visage de l'artiste.
Le grain d'une peau qui n'en est pas une
Avant de comprendre, l'œil touche. Ce visage n'a pas la dureté du miroir qui le porte : il est velouté, flou sur les bords, comme une étoffe ou une pellicule posée sur le verre. La peau est un voile, le contour se dissout dans la surface, le rouge sur les lèvres est la seule matière franche, grasse, qui retient la lumière. Tout autour, le miroir est froid, lisse, imprimé de roses violents : cerisier du Japon aux pétales cotonneux, aux branches noires en lacis. Entre le chaud du visage et le glacé du verre, le corps hésite, c'est cette hésitation qui retient.
Un visage qui me regarde sans me voir
Puis vient la sensation d'être regardé. Les yeux ne fixent pas : ils sont ouverts, pleins de reflets, comme des yeux de masque de nô. Rien ne s'y raconte. Pourtant, le visage flotte dans un miroir, quelque chose se joue de l'ordre de la réversibilité : je regarde un visage, mais le verre, derrière lui, me renvoie la galerie, ses vitrines, un miroir polygonal, un reflet de moi parmi les branches. Voyant et visible changent de place. Le visage de l'artiste est là, ma propre présence vient se fondre dans les fleurs.
Lire Sakura, lire le miroir
Alors l'œil lit. Sakura : la floraison qui ne dure que quelques jours, que le Japon célèbre précisément parce qu'elle tombe. Un miroir : l'image qui n'existe que tant qu'on se tient devant. Kimiko Yoshida, née à Tokyo en 1963, vit et travaille en France depuis 1995. Elle a étudié la photographie au Japon puis en France, son œuvre est presque tout entière faite d'autoportraits. Mais elle prévient : il ne s'agit pas de se représenter. « Tout ce qui n'est pas moi, voilà ce qui m'intéresse. » Le visage, chez elle, est un protocole, non une confidence : on y cherche, dit-elle, non la représentation de soi mais les conditions de possibilité de la représentation. Voilà pourquoi ce visage ne dit rien de personnel : il est un masque exposé, offert à l'universel, comme les fleurs qui l'entourent.
Ce que l'enfance laisse passer
Pourtant, quelque chose se passe. Elle raconte avoir été mise à la porte par sa mère à trois ans, être partie avec une boîte de trésors et s'être réfugiée dans un jardin public, où la police l'a retrouvée le lendemain. « Depuis, je me suis toujours sentie nomade, vagabonde, fugitive. » Je ne prétends pas relier ce jardin à ces branches fleuries : ce serait lui faire dire ce qu'elle n'a pas dit. Mais on peut entendre, dans un visage qui flotte parmi les fleurs sans s'y fixer, une parole qui traverse la matière : celle d'une fugitive qui a fait de l'effacement sa manière d'être là.
« Être là où je ne pense pas être, disparaître là où je pense être, voilà l'important. » Kimiko Yoshida
Le manque qui regarde
Reste le silence. Ce miroir ne montre pas ce qu'il montre : il montre ce qui manque. Yoshida se dit « l'absente de tout bouquet », formule qui fait écho à Mallarmé; ici le bouquet est littéral : une branche entière de fleurs, dans laquelle son visage est à la fois présent et retiré. Le regard est fasciné non par ce qu'il voit, mais par ce qui lui échappe, l'« inépuisable éclat de ce qui manque », dit-elle. Devant ce visage sans âge, sans récit, suspendu entre le verre et les pétales, l'œil cesse de chercher. Il demeure. Et l'on remonte vers la lumière du rez-de-chaussée avec l'impression d'avoir croisé non pas une femme, mais l'endroit exact où une présence se retire.
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Kimiko Yoshida • Miroir Sakura Galerie Pierre-Alain Challier, Paris 3 (sous-sol : bijoux d'artistes et sculptures)
L'œil écoute. Ainsi Parlait l'Art. Gérard Pocquet.




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