Inga Ikonen : le lin, la chair et le souffle • Exposition « Parcours de Femme »•Museum Gerbo, Mulhouse • Press Release @ainsiparlaitlart_gerardpocquet
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| Plénitude 1 • Peinture à l’huile (65 cm x 68 cm) |
À l'exposition « Parcours de Femme » d'Inga Ikonen au Museum Gerbo de Mulhouse. Rédigé à partir du dossier d'exposition de l'artiste, de la retranscription de l'article du JDS et des photographies des toiles. .
La main avant l'image
Avant le visage, avant l'histoire, il y a le lin. Inga Ikonen voit sa toile apparaître, beige, rugueuse, tendue comme une peau claire. Le lin devient le fond de presque tous ses tableaux. L'œil, d'abord, touche. Il suit les coups de brosse hachés qui construisent un dos, un bras, une joue en petites facettes croisées ; il glisse sur les longues coulées verticales qui griffent le fond ; il s'arrête sur ces filets d'huile blanche, posés en dernier, fins comme de la buée sur une vitre. La peinture à l'huile, ici, ne couvre pas : elle affleure. On comprend que la main de l'artiste a d'abord cherché, avant que l'œil ne reconnaisse quoi que ce soit.
Des corps qui respirent, qui tombent, qui se cachent
Le corps du spectateur répond. Devant Lunettes roses, on sent dans ses propres bras la tension de cette femme agenouillée, nue, les mains crispées dans une matière sombre, la nuque renversée vers une lumière qui tombe de biais. Devant Crépuscule, ce sont deux mains âgées, ridées, veinées, serrées sur un visage qu'on ne verra pas, sur un fond rouge sang : le geste est si familier que la gorge se serre avant toute réflexion. Devant Envol, un dos d'enfant, sa chevelure emportée, et ce prolongement de chair qui s'étire hors de l'épaule en volutes rouges, comme si l'intérieur du corps cherchait à sortir pour respirer. Ces tableaux ne se regardent pas à distance : ils se reçoivent dans la peau, dans le souffle, dans le ventre.
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Lunettes roses • Peinture à l’huile (150 cm x 120 cm) Jetée dans la boue, nue, maigre, salie et sans défense, les lunettes roses de l’amour m’ont permis de revoir la lumière. |
Ce que disent les signes
Alors vient le temps de lire. Une jeune fille souffle, de son souffle naît une aile de papillon aux ocelles ouverts : Métamorphose. Les Grecs avaient un seul mot, psychè, pour dire l'âme et le papillon; la biologie ne dément pas la métaphore : dans la chrysalide, la chenille ne se transforme pas, elle se dissout presque tout entière pour renaître autre. Ailleurs, des lunettes roses, énormes, translucides, occupent la place du regard, elles disent assez que voir est aussi une affaire d'amour. Ailleurs encore, dans Tempus fugit… Carpe diem…, cinq mains jaillissent de déchirures de papier brûlé au-dessus d'un cadran romain dont l'aiguille s'enroule comme une antenne d'escargot. Horace écrivait dans l'ode à Leuconoé : « Pendant que nous parlons, le temps jaloux aura fui. » Inga Ikonen peint ce temps qui file, ces mains tentent de le saisir au vol. [Photo — Métamorphose]
![]() Métamorphose • Peinture à l’huile (140 cm x 120 cm) Envie de vivre, inventer, découvrir, s’envoler… Tiraillée entre l’enfance et l’adolescence, toujours la même et pourtant si différente ... |
La parole qui traverse la matière
Mais la peinture ne s'arrête pas aux symboles. L'artiste l'écrit elle-même, simplement, à propos de Lunettes roses : « Jetée dans la boue, nue, maigre, salie et sans défense, les lunettes roses de l'amour m'ont permis de revoir la lumière. » Il y a là, au sens plein, une expérience de relèvement. Le tableau tout entier est construit comme un passage : en bas la boue, la chute, les mains qui s'agrippent ; en haut une clarté presque blanche qui ne s'explique pas, qui est donnée. Rien, dans l'image, ne montre ce qui a sauvé cette femme : on sent seulement que le salut vient d'ailleurs que d'elle, et qu'il a traversé la matière pour la rejoindre. C'est la force secrète de ce « parcours » : la fragilité n'y est pas niée, elle est le lieu même où quelque chose arrive. « Fragilité et force s'entremêlent dans un élan vital », note Inga Ikonen au sujet d'Envol
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| Envol • Peinture à l’huile (140 cm x 120 cm) Fragilité et force s’entremêlent dans un élan vital |
Reste le plus petit des formats, et peut-être le plus grand des tableaux. Les deux Plénitude, 65 × 68 cm, ne montrent presque rien : une épaule, un bras, la courbe d'un corps tourné de dos, et autour, des rubans blancs, des fumées, des volutes de lumière, comme une respiration devenue visible. Il n'y a plus d'histoire à lire, plus de douleur à reconnaître. Le regard cesse de chercher, il demeure. « Être en accord avec soi-même », dit l'artiste. Simone Weil écrivait que l'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité ; devant ces deux toiles, on la pratique sans effort, parce que le tableau lui-même a cessé de parler. On sort de là avec, dans le corps, le souvenir d'une chute et d'un envol, et, dans l'âme, celui d'un silence habité.
« Intense est la poétique d'Inga Ikonen, une artiste aux multiples formes, capable de raconter les racines sensibles de l'âme humaine. » Elisabetta La Rosa, historienne et critique d'art
Exposition « Parcours de Femme » Museum Gerbo, Mulhouse
L'œil écoute. Ainsi Parlait l'Art. Gérard Pocquet.
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