Ainsi Parlait • Ismaïl KADARÉ • "LE PALAIS DES RËVES" • L'Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
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| Capture d'écran https://www.livredepoche.com/livre/le-palais-des-reves Lire Ismaïl Kadaré avant de partir |
Avant de prendre la route vers Gjirokastër, j'ai voulu lire l'homme qui y est né.
Pas une biographie ! Le roman qui, de tous, m'a semblé le plus capable de dire l'Albanie sans jamais la nommer une seule fois.
Le Palais des rêves se déroule dans un empire ottoman imaginaire. Mark-Alem, rejeton d'une illustre famille de grands serviteurs de l'État, est embauché dans la plus secrète, la plus puissante, la plus terrifiante institution qui se puisse imaginer :
Le Palais des rêves se déroule dans un empire ottoman imaginaire. Mark-Alem, rejeton d'une illustre famille de grands serviteurs de l'État, est embauché dans la plus secrète, la plus puissante, la plus terrifiante institution qui se puisse imaginer :
une administration chargée de collecter, jusque dans les provinces les plus reculées, les songes de tout un chacun, de les rassembler dans un lieu unique, puis de les trier, de les classer, de les interpréter, afin d'isoler les « maîtres-rêves » dans lesquels
le destin de l'Empire pourra être déchiffré. Cercle après cercle, Mark-Alem est promu dans les instances concentriques de ce haut lieu de pouvoir, jusqu'à en devenir
le maître tout-puissant. Mais un maître hanté par la crainte d'être à son tour broyé par la bureaucratie infernale qu'il dirige.
Le déguisement historique ne trompe personne, et c'est précisément le tour de force : publié en 1981 en pleine dictature d'Enver Hoxha, le roman a été immédiatement interdit, et Kadaré qualifié d'« ennemi » lors du Plénum des écrivains de 1982.
Le déguisement historique ne trompe personne, et c'est précisément le tour de force : publié en 1981 en pleine dictature d'Enver Hoxha, le roman a été immédiatement interdit, et Kadaré qualifié d'« ennemi » lors du Plénum des écrivains de 1982.
Le dictateur lui-même pensait que Kadaré était un agent de la France.
Il a fallu un siècle ottoman de fiction pour dire la vérité sur un présent
qui ne permettait à personne de la dire autrement.
Ce que ce livre m'a donné à penser
Je n'ai pas pris ce roman comme une lecture de vacances. J'y ai pris des notes, en marge, comme on annote une carte avant un voyage que l'on sait important.
La filiation comme angoisse. Mark-Alem appartient à une famille de tradition
La filiation comme angoisse. Mark-Alem appartient à une famille de tradition
du pouvoir et c'est précisément cela qui structure son angoisse, pas l'inverse.
On pourrait croire que naître dans une lignée puissante protège. Le roman dit
le contraire : la filiation est un labyrinthe d'incertitudes, de choses en suspension.
On hérite d'une place avant d'hériter d'une identité.
Le rêve, pays de la mort ou du renouveau du monde.
Le rêve, pays de la mort ou du renouveau du monde.
Deux lectures s'affrontent dans le texte. Je n'ai pas tranché en le refermant.
D'un côté : les gens envoient leurs rêves du pays du sommeil.
Ceux-ci ressemblent au pays de la mort.
L'Apocalypse y est représentée par les songes qui s'échappent de la prison
du sommeil, comme si la résurrection des morts s'effectuait ainsi.
De l'autre : le rêve comme délivrance, comme rupture de l'angoisse des morts,
comme renouveau du monde. Le roman ne choisit pas entre ces deux pays.
Il les fait coexister, comme deux versions du même songe.
Qui a le pouvoir ?
Qui a le pouvoir ?
C'est la question que je retiens, posée presque malgré elle par le roman :
qui gouverne? Le monde des rêves ou le monde réel de l'existence !
Le Palais est un enfermement de pouvoir, de pouvoir à conquérir, à garder,
de clans. Sélection, interprétation, monde des archives (lieu de mémoire des rêves
et des songes classés), Maître des rêves : autant d'étages d'un même mécanisme.
Et une phrase que j'ai soulignée, parce qu'elle dit en dix mots ce que d'autres mettent des volumes à démontrer : le pouvoir est lié à la nécessité de la violence.
Et une phrase que j'ai soulignée, parce qu'elle dit en dix mots ce que d'autres mettent des volumes à démontrer : le pouvoir est lié à la nécessité de la violence.
La vie en dehors devient fade. C'est peut-être la phrase la plus inquiétante
du livre, pas parce qu'elle décrit une dictature lointaine, mais parce qu'elle évoque
un mécanisme universel. Quand un système d'interprétation totale s'installe,
que ce soit politique, religieux, ou simplement narratif, tout ce qui reste hors de lui perd en crédibilité. Les rêves sont enfouis dans les profondeurs du Palais.
La vie ordinaire, dehors, n'a plus le même poids.
Une phrase m'est venue en refermant le livre, que je note ici telle quelle,
parce qu'elle dit ce que je n'aurais pas su dire autrement :
Le voyage en Albanie s'inscrit dans une route initiatique, sans boussole, bien sûr,
mais avec la carte physique de l'Albanie, pour la géographie, pour découvrir
les zones rouges, vertes, bleues, les ombres des montagnes, les fleuves, les rivières,
les lacs,le relief, les contours, les virages des routes principales et secondaires. Visuellement, la main s'imprègne du parcours sud et nord. Chaque arrêt est étudié.
un sens politique, une seule vérité, imposée d'en haut, lue dans le chaos des songes
de millions d'inconnus.
Préparer un voyage, c'est faire le geste inverse : suivre du doigt, sur une carte dépliée, le tracé que l'on va parcourir, avant que le corps n'aille vérifier si la carte avait raison. On ne collecte pas les rêves des autres. On trace le sien, avant de le vivre.
Ce n'est pas la première fois que je visite l'Albanie. J'étais passé par Tirana,
Ce n'est pas la première fois que je visite l'Albanie. J'étais passé par Tirana,
pour un week-end, il y a un peu plus de vingt ans, début 2005, afin de développer
en partenariat avec une revue professionnelle "L'Europe nouvelle", un module
de formation numérique en français.
La ville que j'avais connue alors n'avait rien de celle que l'on me décrit aujourd'hui.
La capitale semblait tout entière en chantier d'elle-même, l'ambiance morose
de l'hôtel en plein centre-ville, ville sans aucun touriste.
Rien de la chromothérapie d'Edi Rama, rien de la Pyramide réhabilitée,
rien de Bunk'Art, tout cela viendra après. Vingt ans séparent ce premier Tirana
du Tirana que je vais retrouver.
C'est peut-être pour ça que ce roman, écrit dans la peur, est devenu pour moi
C'est peut-être pour ça que ce roman, écrit dans la peur, est devenu pour moi
une préparation au voyage plutôt qu'un avertissement. Kadaré cartographiait
un empire de la terreur. Je cartographie un pays que je connais à peine, entrevu
une fois, vingt ans avant qu'il ne devienne lui-même.
Né le 28 janvier 1936 à Gjirokastër, mort le 1er juillet 2024 à Tirana.
Études de lettres à l'université de Tirana, puis à l'Institut Maxime-Gorki de Moscou.
La rupture albano-soviétique de 1960 le ramène à Tirana, où il devient journaliste avant de se consacrer entièrement à l'écriture.
Exilé politique en France à partir d'octobre 1990. Prix mondial Cino del Duca (1992), premier Man Booker International Prize (2005), Prix Prince des Asturies (2009),
Prix Jérusalem (2015). Souvent cité pour le Nobel, jamais lauréat.
Ses œuvres complètes ont été publiées simultanément en français et en albanais
chez Fayard entre 1993 et 2004.


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