# 5 • Vlorë, la ville-seuil • Michele Greco da Valona, peintre • Albanie • L'Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art
Vue du col de Llogara, la baie de Vlorë-Orikum s'ouvre comme une main refermée sur la mer, la ville blanche sur son croissant, la presqu'île d'Orikum qui ferme l'anse de sa pointe verte. On la traverse souvent sans s'y arrêter, en route vers la Riviera. Ce serait une erreur : Vlorë est peut-être la ville la plus dense de toute l'histoire de tout le littoral albanais.
Tout commence par la mer, comme souvent ici. Au VIe siècle avant J.-C., des colons grecs fondent Aulon sur ce rivage illyrien, le nom même de Vlorë en descend. Un peu plus au sud, sur la presqu'île qu'on aperçoit depuis le col, une autre colonie grecque, Orikum, fondée au VIIe siècle avant J.-C. par des colons eubéens, devient l'un des ports les plus fortifiés de l'Adriatique. Son heure de gloire arrive en 48 avant J.-C. : c'est le premier port que prend César, lancé à la poursuite de Pompée pendant la guerre civile romaine. César lui-même, dans ses Commentaires, décrit une cité solidement fortifiée, protégée par de puissants remparts.
Rome tient la baie à partir de 168 avant J.-C., en fait un port de la province d'Épire. Puis, en 1081, ce sont les Normands de Robert Guiscard qui s'en emparent, en pleine campagne contre Byzance. La ville change encore de maître en 1417, puis est définitivement conquise par les Ottomans; elle devient alors le premier grand port albanais sous administration ottomane. En 1537, Soliman le Magnifique en personne fait le déplacement et ordonne de nouvelles fortifications ; la mosquée Muradie, achevée en 1542, est l'œuvre du grand architecte Mimar Sinan, le seul bâtiment qu'on lui connaisse en Albanie.
Puis, le 28 novembre 1912, la ville change de destin plus que de maître : Ismail Qemali, né à Vlorë en 1844, y proclame l'indépendance albanaise et devient le premier chef du nouvel État. Vlorë est, pour quelques mois, la première capitale du pays. Qemali mourra en exil, en 1919, à Pérouse, dans des circonstances toujours discutées, un empoisonnement jamais élucidé, dit-on.
Et l'art, dans tout ça ? Une figure mérite d'être tirée de l'oubli : Michele Greco da Valona, peintre actif à la charnière des XVe et XVIe siècles, signant « Greco da Valona », c'est-à-dire, littéralement, « le Grec de Vlorë ». On ne sait presque rien de sa vie ; son origine elle-même divise les historiens, les uns le disant grec, les autres albanais, la question, déjà, résume assez bien la ville. Son œuvre s'inscrit dans cette Renaissance adriatique qui a fait circuler, d'une rive à l'autre de la mer, les leçons de Fra Angelico ou de Carlo Crivelli.
Guglionesi (CB) e le icone di Michele Greco da Valona: l'altro Rinascimento.
Alors, l'ADN de Vlorë : grec ou ottoman ? Ni l'un ni l'autre, ou plutôt les deux ensemble, sans qu'aucune couche n'efface la précédente. C'est là le vrai critère qui distingue cette ville des autres étapes du voyage : là où Tirana affiche la modernité, où Berat protège son silence ottoman derrière ses mille fenêtres, Vlorë, elle, est une ville-seuil, un port qui a changé de maître une dizaine de fois sans jamais changer de vocation, et qui a fini par devenir, logiquement, le lieu où l'Albanie s'est choisie elle-même.
*Source, capture d'écran et remerciements : https://iictirana.esteri.it/it/gli_eventi/calendario/conferenza-michele-da-valona-protagonista-del-rinascimento-adriatico-tra-albania-e-italia/



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