Ce que Poussin n'a pas osé, Fischer l'a peint • Rita Fischer • Intempéries • Galerie Xippas Paris • À partir d'une lecture de Manuel Neves, curateur • L'Œil écoute, Ainsi Parlait l' Art.
Il y a des tableaux qui ne se regardent pas. Qui se traversent. Ceux de Rita Fischer sont de cette espèce rare.
Pour la deuxième fois, l'artiste uruguayenne présente ses œuvres à la galerie Xippas Paris, temperas à l'œuf sur toile ou sur panneau de bois, aquarelles sur papier, sous le commissariat de Manuel Neves. L'exposition s'intitule Intempéries. Le mot est juste. Pas une tempête. Pas encore. Quelque chose d'antérieur à la tempête, la pression atmosphérique qui change, le ciel qui bascule, le moment où l'on sait que quelque chose va arriver sans savoir quoi.
Née à Young, Uruguay, en 1972, Fischer a vécu et travaillé à Paris et Berlin de 2000 à 2012, avant de revenir à Montevideo. Sa pratique se définit par une recherche continue sur les techniques traditionnelles, tempera, caséine, appliquées à un univers formel qui échappe à toute classification évidente. Ce que le regard reconnaît comme un paysage se révèle, à mesure qu'on s'en approche, une cartographie de forces invisibles.
Le format comme question • Poussin, l'horizon perdu
Cette exposition présente une nouvelle série d'œuvres en format vertical. Bien que l'artiste continue de créer des pièces horizontales, elle expérimente ce format depuis quelques années, ce qui intensifie l'ambiguïté visuelle de ses peintures et leur rapport à la tradition du paysage.
La tradition du paysage, c'est Poussin. Dans ses grandes compositions romaines du XVIIe siècle, l'horizontalité n'est pas un choix esthétique : c'est une décision philosophique. Le monde se déroule de gauche à droite comme une phrase latine. La raison ordonne la nature. L'horizon stable garantit que l'univers est lisible, habitable, humain. La figure mythologique, Orphée, Eurydice, les bergers, ancre la narration et donne à l'homme sa place au centre du cosmos visible.
Nicolas Poussin, Paysage avec Orphée et Eurydice, vers 1650. Huile sur toile, 124 × 200 cm. Musée du Louvre, Paris. Domaine public.https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010062443
Chez Poussin, le paysage est un discours. La nature est composée, soumise à une géométrie secrète qui reflète l'ordre divin et la raison humaine. Rien n'y déborde. Rien n'y échappe. L'horizon tient le monde en place comme une phrase tient sa syntaxe.
1818 — Géricault ouvre la fissure
Plusieurs exemples emblématiques de format vertical existent cependant dans la tradition du paysage. Parmi eux, la remarquable série de trois tableaux réalisés en 1818 par Théodore Géricault : Paysage au tombeau, le midi, Paysage héroïque avec des pêcheurs, et Le Soir, paysage avec un aqueduc.
Géricault a 27 ans. Il revient d'Italie — sans le Prix de Rome. Ces trois tableaux sont peints dans l'intervalle, entre le retour et le chantier du Radeau de la Méduse. Ils portent les Heures du Jour comme Poussin aurait pu les concevoir — le matin, le midi, le soir — mais quelque chose a basculé. Une atmosphère sombre, annonçant l'arrivée imminente d'une tempête, traverse et relie les trois œuvres. Le ciel prend le pouvoir sur la terre. Les figures humaines rapetissent jusqu'à l'insignifiance. Et le format penche, légèrement mais décisivement, vers le vertical.
Géricault respecte encore la syntaxe de Poussin — les plans superposés, les éléments architecturaux, la présence humaine. Mais il introduit l'inquiétude là où régnait la certitude. La vaste perspective est conforme aux règles du paysage composé hérité de Poussin, il en émane cependant une impression d'étrangeté significative d'une sensibilité nouvelle, annonciatrice du Romantisme.
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| Théodore Géricault : Paysage au tombeau, le midi, vers 1818 https://www.petitpalais.paris.fr/oeuvre/paysage-au-tombeau-le-midi |
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| Théodore Géricault : Le Soir, paysage avec un aqueduc, 1818. |
Le format de ces tableaux et l'atmosphère chargée de tension qu'ils projettent établissent un dialogue subtil avec les paysages abstraits de Rita Fischer. Deux siècles plus tard, Fischer franchit le pas que Géricault n'avait fait qu'esquisser. Les figures humaines ont disparu. L'horizon est aboli. La verticalité est assumée sans compromis. Il ne reste que l'énergie, pure, non narrative, traversée de lumière comme un axe du monde. Mais attention : l'homme n'a pas disparu pour autant. Il s'est déplacé. Il est dans la main de Fischer qui tremble légèrement avant le premier geste sur la tempera qui sèche vite et n'attend pas. Il est dans l'œil du spectateur qui entre dans le tableau et le complète. L'homme est toujours là, non plus représenté, mais dissous dans la couleur, présent dans chaque particule de pigment comme une empreinte digitale dans la pâte.
Le diagramme • la pensée de Manuel Neves
C'est ici qu'intervient la réflexion la plus exigeante du curateur. Et elle mérite qu'on s'y arrête.
Rita Fischer cherche, d'une certaine manière, à révéler l'ambiguïté et la quasi-impossibilité de mettre en pratique le concept de Diagramme, tel que défini par Gilles Deleuze, dont elle est profondément familière.
Dans ses cours de 1981 à l'Université de Vincennes, publiés récemment, sous le titre Sur la peinture, Deleuze examine l'acte de peindre à travers un concept central : le diagramme. Il oppose deux dimensions de l'acte pictural : le cliché et son contraire, le diagramme. Les clichés sont les thèmes, les idées, les récits et les possibilités que l'artiste possède avant de commencer à peindre. Pour Deleuze, la toile n'est jamais vraiment vierge, avant de l'approcher, l'artiste est déjà habité par des clichés. Ainsi, pour que l'acte pictural émerge vraiment, il faut passer par la catastrophe et le chaos afin que, à travers le diagramme, une sorte de purification, le pictural puisse advenir.
Trois temps, donc : le pré-pictural (le cliché), la catastrophe (le diagramme), et enfin le fait pictural lui-même. Ce que Deleuze nomme catastrophe n'est pas la destruction, c'est le moment où la main lâche ce qu'elle sait, accepte de ne plus savoir, plonge dans l'incertitude pour que quelque chose de neuf puisse surgir. Cézanne, Klee, Van Gogh, ce sont ses références majeures.
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* Gilles Deleuze • Edition établie par David Lapoujade • Sur la peinture • Cours mai-juin 19812023 • 352 pages • ISBN : 9782707349156 |
La tempera à l'œuf n'est pas un hasard technique, c'est une éthique. Elle sèche vite. Elle ne pardonne pas. Chaque geste est irrévocable. C'est le médium du diagramme, celui qui oblige à traverser la catastrophe à chaque coup de pinceau.
« Rita Fischer place la relation entre cliché et diagramme sous tension, les traitant comme des concepts interdépendants qui coexistent en friction permanente. Ses œuvres demeurent suspendues dans un abîme, c'est-à-dire dans une profondeur illimitée de possibles, dans une évocation sans fin où l'image et la représentation sont traversées par une tempête durable. »
• Manuel Neves, curateur, Intempéries, Xippas Paris, 2026
La chaîne • ce que Fischer accomplit
La ligne est maintenant visible. Poussin : le paysage est un discours philosophique. La nature est composée, lisible, ordonnée selon la raison. L'horizon stable garantit que le monde est habitable. Géricault : le paysage devient un état d'âme projeté sur le monde. La nature commence à résister à la raison. Le format penche vers le vertical. La figure humaine rapetit. Fischer : le paysage est une énergie pure. La figure humaine a disparu de la représentation, mais elle est présente dans chaque geste, dans chaque micro-événement pictural, dans l'œil du spectateur qui complète l'œuvre.
Ce que Géricault avait osé, laisser entrer le nuage dans le paysage de Poussin, incliner le format, réduire la figure humaine, Fischer l'a accompli. Sans figures. Sans horizon. Sans la syntaxe rassurante du paysage académique. Avec seulement l'énergie de la main, le refus du cliché, et l'utopie toujours recommencée du diagramme.
Nous, spectateurs, sommes là, comme les trois pêcheurs de Géricault au bord de l'eau sombre, petits, présents, vivants, devant quelque chose qui nous précède et nous survivra. C'est peut-être cela, la définition la plus juste du paysage. Non, pas un décor. Pas une vue. Une condition.
Rita Fischer — Intempéries
Galerie Xippas Paris · 108 rue Vieille-du-Temple, 75003 Paris
Vernissage : samedi 13 juin 2026, de 15h à 20h
Exposition : 13 juin → 25 juillet 2026
Commissariat : Manuel Neves
→ xippas.com
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