Maïa Barouh • La fille des deux portes • YOKAI MATSURI • l'étrange festival japonais • 31mai 2026 • 28 juin 2026 • 28 juillet 2026 • Petite halle de la Villette • Paris • Programme • Gallery Photo • Relations Presse Sophie LOUVET
Maïa Barouh
La fille des deux portes
Il y a des affiches qui parlent avant même qu'on les lise. Celle du Yōkai Matsuri est de celles-là. Des créatures hybrides, dansantes, ni tout à fait monstres ni tout à fait hommes, tracées à l'encre avec une liberté jouissive. Et au bas de l'image, une mention qui dit tout : « Illustration par Atsuko Barouh ». La mère dessine. La fille organise. Le festival est déjà une œuvre.
I. Maïd (間) — Le soleil entre deux portes
Le kanji Maïd s'écrit 間 : un soleil emprisonné entre deux montants de porte. C'est le titre de son dernier album. C'est surtout sa biographie en un signe.
Son père, Pierre Barouh, est français, d'origine juive séfarade; sa famille était installée en Turquie avant d'arriver en France. Enfant juif caché en Vendée pendant la guerre sous le prénom d'emprunt de Pierre, qu'il conserva toute sa vie. Sa mère, Atsuko Barouh, est peintre ; dans sa jeunesse, elle vivait de l'antiquariat. Entre ces deux existences, entre ces deux langues, entre ces deux imaginaires du monde, Maïa naît. Elle ne sera pas à moitié l'une, à moitié l'autre. Elle sera les deux à la fois, et quelque chose en plus.
Au Japon, on l'appellera hafu — de l'anglais « half ». Être moitié japonais dans une société qui a longtemps cultivé le mythe de son homogénéité ethnique. Un terme discriminant. Un stigmate. Maïa Barouh en fera le titre d'une chanson, d'un manifeste. Elle retourne le mot comme on retourne un gant — et par l'envers, il respire.
« Je me sens, depuis toute petite, agréablement perdue entre mes deux cultures très éloignées. »— Maïa Barouh
Cette phrase mérite qu'on s'y arrête. Non pas « douloureusement perdue », ni « profondément divisée ». « Agréablement ». C'est un acte politique autant qu'une confession intime. Elle refuse d'être la victime du récit que la société lui destine. Elle habite l'entre-deux comme d'autres habitent un pays — avec ses saisons, ses lumières, ses ombres propres.
II. La transmission — l'art en héritage non-conformiste
Pierre Barouh avait dit « oui » à tout. Aux musiques qui venaient d'ailleurs, aux voix que personne n'écoutait encore, aux voyages qui ne figuraient sur aucune carte de carrière. Il avait pris un cargo pour le Brésil, découvert la bossa nova à sa source, et en avait fait la soul de la chanson française des années 1960. Il avait fondé Saravah en 1965, le plus vieux label indépendant d'Europe encore en activité, non pas pour construire un empire, mais pour faire entendre : Brigitte Fontaine, Jacques Higelin, Areski Belkacem.
Il avait aussi rencontré Atsuko Ushioda dans le Japon des années 1980. La peintre et l'homme de son. Et de cette rencontre improbable, de cette poésie du déplacement, Maïa naquit à Tokyo.
Le paradoxe de Maïa Barouh est celui-ci : elle a fait le conservatoire, commencé par le classique, c'est-à-dire, posé les fondations techniques avec rigueur; pourtant, c'est en dehors de toute institution qu'elle a vraiment appris à être musicienne. Ce n'est pas le conservatoire qui lui a tout appris. C'est à dix-sept ans, dans l'underground tokyoïte, qu'elle achève sa formation réelle : accompagnant des drag-queens, des danseurs burlesques, des strip-teaseuses, collaborant avec des DJ, des rockeurs, un griot guinéen. Elle passe de Chopin aux cabarets de Shinjuku. La technique classique comme socle, la rue comme école de vie.
« Une mère antiquaire et peintre, un père artiste jusqu'au bout des ongles, lui ont appris le voyage, la tolérance, le goût de la liberté et de la création. »— Maïa Barouh
À quinze ans, un voyage au Brésil. La flûte traversière. Même géographie d'initiation que son père. Comme si la transmission était aussi une mémoire des lieux.
La transmission qu'elle opère à son tour est de même nature : hors les cases, hors les définitions. Elle transmet en dérangeant. En créant des espaces où les frontières deviennent perméables. Et c'est précisément ce que le Yōkai Matsuri incarne.
III. Les yōkai — les créatures qui voient ce qu'on refuse de regarder
Les yōkai sont des êtres de la marge. Ni tout à fait dieux, ni tout à fait démons. Ni vraiment humains, ni complètement animaux. Ils habitent les interstices du monde, là où le regard quotidien ne sait plus quoi faire de ce qu'il voit. Ils sont nés dans les campagnes japonaises, transmis de voix en voix autour des feux, pour donner un nom à l'inexplicable, une forme à l'invisible.
Le shintoïsme reconnaît une âme en toute chose, êtres vivants, éléments naturels, objets. Cette conviction que le monde est habité, que le visible est double, que l'étrange est toujours proche, c'est l'héritage spirituel dans lequel les yōkai puisent. Ce n'est pas de la superstition. C'est une ontologie : une manière d'habiter le réel en lui reconnaissant une profondeur que l'œil pressé ne perçoit pas.
La presse allemande a surnommé Maïa Barouh « shaman punk ». L'oxymore dit la vérité. Sa technique vocale, une technique rarissime venue d'une île du Sud du Japon, ce « blues nippon », qu'elle est l'une des seules à pratiquer en Europe, est une transe. Un état qui altère la conscience par la répétition rythmique, par la résonance du corps. Elle ne joue pas de la musique traditionnelle. Elle la traverse, et en ressort transformée.
« Sa musique oscille là où mélancolie et transe, percussion et musique électronique, rap et chants ancestraux se côtoient et bientôt ne font qu'un. »
Choisir les yōkai comme fil rouge d'un festival à Paris, c'est convoquer cette vision dans un bâtiment industriel du 19e arrondissement. C'est dire : sous le bitume de la ville, sous les habitudes du regard, quelque chose d'autre pulse. Les yōkai ne font pas peur. Ils font voir.
IV. Sushi, Hafu, chinXoise • la beauté comme arme
Maïa Barouh n'est pas une artiste apaisée. Elle est une artiste en guerre, mais d'une guerre menée avec élégance, humour noir, et une maîtrise formelle redoutable.
Sa chanson Sushi dénonce la double peine infligée aux femmes non-blanches aux traits asiatiques : sexisme et racisme mélangés dans la même phrase condescendante. Le titre est volontairement provocateur, le stéréotype gastronomique retourné en arme. Le clip a remporté le prix du meilleur clip aux festivals d'Austin et de Toronto.
« J'ai eu besoin de dénoncer cela à ma façon, c'est-à-dire avec beaucoup d'hémoglobine et de décalage. L'autre idée est aussi d'encourager les femmes japonaises à s'exprimer et se révolter contre un système patriarcal encore bien implanté au Japon. »— Maïa Barouh
Hafu est aussi une chanson-manifeste. Dans ce titre, Maïa s'empare du mot blessé et le retourne en déclaration de force : « La reine des bâtardes, c'est moi la queen. » Dans cette phrase qui claque, trois générations de racisme anti-asiatique sont désarçonnées, renversées, transformées en titre de noblesse.
ChinXoise, qu'elle co-écrit avec la rappeuse Elea Braaz, marie le français et le japonais dans un rap qui dit l'identité refusée, le X de l'indéfini, l'inassignable, une autre facette du même combat, portée avec la même électrique irrévérence.
Car c'est bien de trois générations dont il s'agit. La mère, Atsuko, a subi le racisme anti-asiatique en France. Maïa, l'a subi au Japon et en France. Ses filles, qui se sont fait traiter de « petites Chinoises » à l'école, et à nouveau pendant le Covid. La chanteuse fait de cette accumulation une matière à l'œuvre. Elle transforme la blessure en composition. C'est peut-être la définition même de ce que l'art peut faire que la politique ne peut pas.
V. L'affiche du Yōkai Matsuri • une œuvre à quatre mains
Revenons à l'affiche. Revenons-y comme on revient à une première phrase qui contenait tout sans qu'on le sache encore.
Ces yōkai dansants, la créature au long cou ricanant, la bête verte aux lunettes bleues, l'être à tête d'éléphant dans son short à kanji, sont des personnages de joie et d'effroi mêlés. Ils ont été tracés par Atsuko Barouh. Par la mère. La peintre qui a dessiné le monde que la fille va mettre en scène.
Il y a dans ce geste quelque chose qui dépasse l'anecdote biographique. Le festival inaugural porte l'empreinte matérielle de la mère. L'image qui accueille le public est tracée de sa main. Les yōkai qui dansent sur les murs de La Petite Halle de La Villette ont été imaginés par celle qui a transmis à Maïa l'œil, avant que le père lui transmette l'oreille.
Un festival qui naît sous cet auspice est déjà autre chose qu'un événement culturel. C'est une cérémonie. Et les yōkai, comme dans toute cérémonie japonaise, y jouent le rôle de passeurs entre le monde des vivants et celui qui précède.
🎴 Yōkai Matsuri — L'Étrange Festival Japonais
La Petite Halle de La Villette — 211 av. Jean Jaurès, 75019 Paris
31 mai 2026 — Maïa Barouh + Mitsune (DE/JP)
28 juin 2026 — Maïa Barouh + Àlek & Les Japonaises (BE/JP)
28 juillet 2026 — Maïa Barouh + Seppuku Pistols (JP)
Musique live • Performances • DJ set • Échoppes japonaises • 11h00 – 0h00
www.yokaimatsuri.com
L'œil qui écoute
Ruskin disait qu'il faut apprendre aux hommes à voir ce qu'ils regardent sans vraiment voir. Maïa Barouh fait cela avec le son. Elle nous apprend à entendre ce que nous écoutons sans vraiment entendre : les chants de pêcheurs morts, les langues que l'indifférence assimile, les corps que le regard réduit, les créatures qui peuplent la nuit japonaise et que l'Occident prend pour du décor.
Son style revendiqué est « roots-electro-pop-punk ». Les mots mis bout à bout disent l'essentiel : les racines ne s'opposent pas à l'électronique, le traditionnel ne s'oppose pas au punk. Le conservatoire ne s'oppose pas aux cabarets de Shinjuku. Tout coexiste. Tout dialogue. Tout se transforme.
C'est cette artiste-là, musicienne, compositrice, flûtiste, directrice artistique, organisatrice de festival, fille de peintre et de chanteur, mère à son tour, hafu et queen, chamane et punk, classique et underground que nous allons rencontrer.
| Gérard Pocquet Ainsi Parlait l'Art |
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