đŹ L'AFFICHE A PARLĂ • Pour eux la vie n'a pas de sens ...... l'Ătrange istoire De BENJAMIN BUTTON un film de David FINCHER • Ainsi Parlait l' Art interpellĂ©
L'affiche a parlé.
L'Ătrange Histoire de Benjamin Button « Pour eux, la vie n'a pas le mĂȘme sens… »
L'affiche a parlé. Gérard l'a vu. Ainsi parlait l'art.Deux visages. Un fond noir. Aucun corps. Brad Pitt à gauche, Cate Blanchett à droite,
si proches qu'on pressent leur souffle, si séparés qu'on devine l'abßme. On est frappé
avant de lire. C'est la loi du regard : le visage précÚde le mot. Le sens arrive aprÚs, s'il arrive.
Lui nous regarde en face. Visage neutre, sans promesse, sans lĂ©gĂšretĂ©. Le visage de quelqu'un qui porte le temps comme une charge, de quelqu'un qui sait peut-ĂȘtre dĂ©jĂ comment ça finit. Elle, elle ne nous regarde pas. Elle regarde ailleurs, vers quelque chose que nous ne voyons pas, et ce quelque chose la fait sourire. Un sourire qui prend son envol : pas un sourire accompli, un sourire en train de naĂźtre, suspendu. Ce sourire dit qu'elle, elle va de l'avant.
Que le temps va dans son sens. Qu'elle a accĂšs Ă quelque chose qu'il ne peut pas partager,
la légÚreté de vivre dans la direction naturelle des jours.
C'est là , l'inquiétant de cette affiche.
L'objet de ce sourire, on ne le voit pas. Benjamin non plus ne le verra jamais.
La lumiÚre est caravagesque. Ce n'est pas l'éclairage d'une comédie romantique,
c'est un clair-obscur de peinture flamande. Les peaux sont chaudes, lumineuses,
presque de la cire. Le fond est un quasi-noir qui absorbe sans avaler. On pense à Rembrandt pour les peaux, à Georges de La Tour pour la mystique de la lumiÚre qui surgit de l'obscurité.
Les noms des acteurs précÚdent le titre : BRAD PITT. CATE BLANCHETT.
DerriĂšre ce cadrage, plusieurs forces travaillent Ă notre insu.
D'abord : deux visages déclenchent en nous un traitement prioritaire, avant toute lecture consciente. La symétrie presque parfaite mais déséquilibrée crée un inconfort que le regard cherche à résoudre sans y parvenir. La proximité sans contact installe la distance érotique,
le désir et la frustration dans deux centimÚtres d'espace entre deux peaux.
Nous sommes en 2008. Crise financiĂšre, Ă©lection d'Obama, fin de l'Ăšre Bush. L'AmĂ©rique cherche un rĂ©cit oĂč le retour en arriĂšre serait possible. Pour eux, la vie n'a pas le mĂȘme sens : la question est aussi politique. La sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine avait-elle encore, Ă ce moment-lĂ ,
un sens commun ?
Spirituel enfin : les deux visages disposĂ©s en diptyque Ă©voquent l'icĂŽne byzantine, le face-Ă -face de l'ange et du mortel. Benjamin est une figure christique inversĂ©e, nĂ© dans la souffrance des vieux, progressant vers l'innocence. La lumiĂšre qui surgit du fond noir dit la mĂȘme chose que les retables de jadis.
Cette affiche est remarquable parce qu'elle refuse de choisir entre le portrait de peintre
et l'affiche de cinéma. Elle appartient aux deux.
Elle pose une seule question, sans jamais y répondre : peut-on aimer quelqu'un dont le sens
du temps est l'inverse du nÎtre ? C'est sa force. C'est une promesse irrésoluble.
Et ce sourire de Cate Blanchett, ce sourire qu'on ne voit pas tout de suite, ce sourire qui prend son envol vers un horizon que Brad Pitt ne regardera jamais, est la réponse que l'affiche donne sans la formuler.
Non. On ne peut pas.
L'Ătrange Histoire de Benjamin Button « Pour eux, la vie n'a pas le mĂȘme sens… »
L'affiche a parlé. Gérard l'a vu. Ainsi parlait l'art.Deux visages. Un fond noir. Aucun corps. Brad Pitt à gauche, Cate Blanchett à droite,
si proches qu'on pressent leur souffle, si séparés qu'on devine l'abßme. On est frappé
avant de lire. C'est la loi du regard : le visage précÚde le mot. Le sens arrive aprÚs, s'il arrive.
Lui nous regarde en face. Visage neutre, sans promesse, sans lĂ©gĂšretĂ©. Le visage de quelqu'un qui porte le temps comme une charge, de quelqu'un qui sait peut-ĂȘtre dĂ©jĂ comment ça finit. Elle, elle ne nous regarde pas. Elle regarde ailleurs, vers quelque chose que nous ne voyons pas, et ce quelque chose la fait sourire. Un sourire qui prend son envol : pas un sourire accompli, un sourire en train de naĂźtre, suspendu. Ce sourire dit qu'elle, elle va de l'avant.
Que le temps va dans son sens. Qu'elle a accĂšs Ă quelque chose qu'il ne peut pas partager,
la légÚreté de vivre dans la direction naturelle des jours.
C'est là , l'inquiétant de cette affiche.
L'objet de ce sourire, on ne le voit pas. Benjamin non plus ne le verra jamais.
La lumiÚre est caravagesque. Ce n'est pas l'éclairage d'une comédie romantique,
c'est un clair-obscur de peinture flamande. Les peaux sont chaudes, lumineuses,
presque de la cire. Le fond est un quasi-noir qui absorbe sans avaler. On pense à Rembrandt pour les peaux, à Georges de La Tour pour la mystique de la lumiÚre qui surgit de l'obscurité.
Le mythe avant le récit. Le corps-signe avant le personnage.
La typographie est sobre et grave : L'Ătrange Histoire De en petites capitales Ă©lĂ©gantes cĂšde aux grandes capitales de BENJAMIN BUTTON — une Ă©nonciation, presque un acte notarial. En bas, sobre, sans emphase : 4 FĂVRIER. Le calendrier comme destin.
La dissymétrie émotionnelle entre les deux visages, neutralité contre sourire naissant,
installe une tension que le regard ne peut pas résoudre : deux registres affectifs incompatibles dans un seul cadre. Il porte. Elle s'envole. L'amour est là , dans cet écart impossible.
Et c'est précisément cette légÚreté à elle qui rend l'amour impossible à tenir dans la durée.
Le sourire de Cate Blanchett est la chose la plus cruelle de l'affiche.
La tagline — Pour eux, la vie n'a pas le mĂȘme sens…, joue sur la double ambiguĂŻtĂ© du mot sens : direction temporelle et signification existentielle, simultanĂ©ment.
C'est l'une des meilleures taglines de ces vingt derniÚres années précisément parce qu'elle
ne raconte rien du film. Elle n'éclaire pas , elle oriente le regard.
Le film est un conte picaresque, doux, louisianais, traversé d'humour mélancolique.
Cette affiche le grave. Elle efface le blues, la Nouvelle-OrlĂ©ans, le picaresque, pour ne garder que la tension mĂ©taphysique : deux ĂȘtres qui s'aiment dans des temps contraires.
Ce qu'elle rĂ©vĂšle, la blessure fondamentale, est juste. Ce qu'elle tait, c'Ă©tait la lĂ©gĂšretĂ© du film lui-mĂȘme. Elle dramatise lĂ oĂč Fincher laisse parfois respirer.
Elle vend une tragĂ©die lĂ oĂč le film cherche une paix avec l'irrĂ©versible.
L'affiche ment-elle ? Non. Elle choisit. Et ce choix dit tout du commerce du cinéma :
vendre l'universel, cacher le particulier.
La typographie est sobre et grave : L'Ătrange Histoire De en petites capitales Ă©lĂ©gantes cĂšde aux grandes capitales de BENJAMIN BUTTON — une Ă©nonciation, presque un acte notarial. En bas, sobre, sans emphase : 4 FĂVRIER. Le calendrier comme destin.
La dissymétrie émotionnelle entre les deux visages, neutralité contre sourire naissant,
installe une tension que le regard ne peut pas résoudre : deux registres affectifs incompatibles dans un seul cadre. Il porte. Elle s'envole. L'amour est là , dans cet écart impossible.
Et c'est précisément cette légÚreté à elle qui rend l'amour impossible à tenir dans la durée.
Le sourire de Cate Blanchett est la chose la plus cruelle de l'affiche.
La tagline — Pour eux, la vie n'a pas le mĂȘme sens…, joue sur la double ambiguĂŻtĂ© du mot sens : direction temporelle et signification existentielle, simultanĂ©ment.
C'est l'une des meilleures taglines de ces vingt derniÚres années précisément parce qu'elle
ne raconte rien du film. Elle n'éclaire pas , elle oriente le regard.
Le film est un conte picaresque, doux, louisianais, traversé d'humour mélancolique.
Cette affiche le grave. Elle efface le blues, la Nouvelle-OrlĂ©ans, le picaresque, pour ne garder que la tension mĂ©taphysique : deux ĂȘtres qui s'aiment dans des temps contraires.
Ce qu'elle rĂ©vĂšle, la blessure fondamentale, est juste. Ce qu'elle tait, c'Ă©tait la lĂ©gĂšretĂ© du film lui-mĂȘme. Elle dramatise lĂ oĂč Fincher laisse parfois respirer.
Elle vend une tragĂ©die lĂ oĂč le film cherche une paix avec l'irrĂ©versible.
L'affiche ment-elle ? Non. Elle choisit. Et ce choix dit tout du commerce du cinéma :
vendre l'universel, cacher le particulier.
D'abord : deux visages déclenchent en nous un traitement prioritaire, avant toute lecture consciente. La symétrie presque parfaite mais déséquilibrée crée un inconfort que le regard cherche à résoudre sans y parvenir. La proximité sans contact installe la distance érotique,
le désir et la frustration dans deux centimÚtres d'espace entre deux peaux.
Nous sommes en 2008. Crise financiĂšre, Ă©lection d'Obama, fin de l'Ăšre Bush. L'AmĂ©rique cherche un rĂ©cit oĂč le retour en arriĂšre serait possible. Pour eux, la vie n'a pas le mĂȘme sens : la question est aussi politique. La sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine avait-elle encore, Ă ce moment-lĂ ,
un sens commun ?
Spirituel enfin : les deux visages disposĂ©s en diptyque Ă©voquent l'icĂŽne byzantine, le face-Ă -face de l'ange et du mortel. Benjamin est une figure christique inversĂ©e, nĂ© dans la souffrance des vieux, progressant vers l'innocence. La lumiĂšre qui surgit du fond noir dit la mĂȘme chose que les retables de jadis.
Cette affiche est remarquable parce qu'elle refuse de choisir entre le portrait de peintre
et l'affiche de cinéma. Elle appartient aux deux.
Elle pose une seule question, sans jamais y répondre : peut-on aimer quelqu'un dont le sens
du temps est l'inverse du nÎtre ? C'est sa force. C'est une promesse irrésoluble.
Et ce sourire de Cate Blanchett, ce sourire qu'on ne voit pas tout de suite, ce sourire qui prend son envol vers un horizon que Brad Pitt ne regardera jamais, est la réponse que l'affiche donne sans la formuler.
Non. On ne peut pas.
L'affiche a parlé. Gérard l'a vu. Ainsi parlait l'art.
Gérard Pocquet / Ainsi Parlait l'Art
Source photos, capture d'écran et remerciements :
https://www.allocine.fr/film/fichefilm-57060/photos/detail/?cmediafile=19012306
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