Vingt-huit ans avec Pessoa : François Marthouret et « Le Livre de l'intranquillité » au Studio Raspail • L'Œil écoute, Ainsi Parlait l'Art.
Vingt-huit ans avec Pessoa : François Marthouret et « Le Livre de l'intranquillité » au Studio Raspail
Depuis le 9 septembre, un homme seul en scène, un gilet, une cravate, une lampe de bureau, donne voix à Bernardo Soares, l'employé de bureau que Fernando Pessoa inventa pour se dire tout entier. Derrière lui, une effigie du poète veille. Devant, une fidélité de vingt-huit ans.
Il y a des rencontres, au théâtre, qui ne s'arrêtent jamais tout à fait. Celle de François Marthouret avec Fernando Pessoa dure depuis 1997. Elle vient de trouver, au Studio Raspail tout juste renaissant, un nouveau lieu où se rejouer.
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Qui était Fernando Pessoa
Fernando Pessoa naît à Lisbonne en 1888 et y meurt en 1935, à quarante-sept ans, quasiment inconnu de son vivant. Employé de bureau lui-même, correspondancier commercial pour des maisons de commerce lisboètes, il mène une existence effacée, entre cafés du Chiado et chambres louées, tout en bâtissant en secret l'une des œuvres les plus vertigineuses du XXe siècle.
Son geste le plus radical : ne pas se contenter de signer ses textes, mais se dédoubler en une multitude d'auteurs à part entière, dotés chacun d'une biographie, d'un style, d'une pensée qui leur sont propres; les hétéronymes. Alberto Caeiro, le poète païen de l'évidence ; Ricardo Reis, néoclassique et stoïque ; Álvaro de Campos, ingénieur exalté et moderniste ; et Bernardo Soares, le plus proche de Pessoa lui-même, qu'il qualifiait de « semi-hétéronyme ». « Être poète n'est pas mon ambition, c'est ma façon d'être seul », écrivait-il. Cette solitude peuplée de voix multiples est précisément ce qui n'a cessé, depuis un siècle, de fasciner les gens de théâtre.
« Le Livre de l'intranquillité » : le chef-d'œuvre d'un homme sans qualités
C'est à Bernardo Soares, modeste teneur de livres (guarda-livros) dans une maison de commerce de la rue des Douradores, que Pessoa attribue son texte le plus intime : le Livro do Desassossego, rédigé par fragments épars de 1913 à sa mort en 1935, sans jamais être achevé ni ordonné. Ce sont des pensées, des aphorismes, des proses poétiques notées au fil des jours, chronique du rien quotidien et méditation vertigineuse sur l'identité, l'ennui, le rêve et l'impossibilité d'être un seul homme.
L'ouvrage ne paraît qu'en 1982, quarante-sept ans après la mort de Pessoa, chez l'éditeur portugais Ática. La première traduction française arrive chez Christian Bourgois entre 1988 et 1992, dans la version devenue référence de Françoise Laye. Le livre est aujourd'hui considéré comme le sommet de l'œuvre pessoenne, cité parmi les cent meilleurs livres de tous les temps par le Cercle norvégien du livre (2002). Une méditation où, selon la formule consacrée, « la vie n'est rien si l'art ne vient lui donner un sens ».
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| François Marthouret et « Le Livre de l'intranquillité » au Studio Raspail Crédits Photo: @ainsiparlaitlart_gerardpocquet |
François Marthouret, une fidélité de vingt-huit ans
Né à Paris en 1943, François Marthouret est de ces comédiens dont la carrière traverse tout le paysage théâtral et cinématographique français de ces soixante dernières années. Au théâtre, il a été dirigé par Peter Brook (Timon d'Athènes, Mesure pour mesure) et Marguerite Duras (La Musica deuxième, 1991) ; au cinéma, on l'a vu chez Costa-Gavras (L'Aveu, 1970), Éric Rohmer (L'Anglaise et le Duc, 2001), François Ozon (Sitcom, Grâce à Dieu) ou Abdellatif Kechiche (Vénus noire). Deux Molières sont venus saluer son travail, pour Gertrud en 1996 et pour Le Roi Lear en 2022.
Mais c'est avec Pessoa que Marthouret entretient sa plus longue liaison. Tout commence en 1997-1998, à la Maison de la Poésie, dans une mise en scène d'Alain Rais : c'est la naissance de ce seul-en-scène tiré du Livre de l'intranquillité. Le spectacle revient en 2007, toujours signé Alain Rais, aux Bouffes du Nord puis au Théâtre national de Nice. Entre-temps, en 2010, Marthouret prête sa voix au texte pour une version audio chez Thélème. Puis, en 2025, la metteuse en scène, sociétaire de la Comédie-Française, Anne Kessler reprend le flambeau et propose une relecture entièrement renouvelée du spectacle, créée au Théâtre du Petit Saint-Martin; celle-là même que le Studio Raspail accueille depuis le 9 septembre 2026, sous la bannière de Tchekhov & Co et du Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Soit, nommément vingt-huit ans qu'un même acteur, une même page de Pessoa et des scènes successives se répondent. Une fidélité rarissime au théâtre.
Sur le plateau : un homme seul, une effigie en veille
Le dispositif scénique choisi par Anne Kessler tient dans son dépouillement même : une table, quelques chaises, une lampe de bureau, une tasse; le mobilier anonyme d'un bureau lisboète de 1920. En fond de scène, assise et immobile, une effigie au visage doré, presque masqué, silhouette de Pessoa ou double muet de Bernardo Soares, qui semble veiller sur tout ce que l'acteur va dire, comme si l'auteur lui-même restait là, spectateur de son propre dédoublement.
Face à elle, Marthouret, en gilet et cravate bordeaux, incarne ce que la critique a justement décrit comme un « éternel jeune homme », mêlant lucidité et humour, mélancolie et désenchantement. « Il n'est pas tout à fait le poète », écrivait Gilles Costaz en mai 2025, « il ne se voit pas dans les miroirs », existant tout entier par le regard du public. Le Figaro, sous la plume de Nathalie Simon, saluait à la même date « une composition admirable du chef-d'œuvre de l'écrivain portugais », où « le public est à l'écoute, suspendu à la langue qui coule comme l'eau d'une rivière ».
Pessoa avait-il déjà été joué au Studio Raspail ?
À notre connaissance, non. Pendant l'essentiel de son histoire, les années de cinéma expérimental des années 1930, puis les quarante ans d'usage interne sous la tutelle des PTT, le Studio Raspail n'a jamais été une scène vivante consacrée au théâtre de texte, et rien n'indique que Pessoa, resté longtemps confidentiel en France, y ait jamais été entendu. Le 9 septembre 2026 marque, sauf découverte contraire, la toute première fois que Le Livre de l'intranquillité résonne sous ce plafond rose poudré. Une coïncidence qui n'en est peut-être pas tout à fait une : une salle longtemps réduite au silence, et un livre écrit par un homme qui n'a vécu que par l'écriture, les deux se retrouvent, un mercredi de septembre, pour ne plus être tout à fait inaperçus.
« Qui d'entre nous sait seulement ce qu'il pense ou ce qu'il désire ? » — Fernando Pessoa
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| Source, capture d'écran et remerciements: https://studioraspail.com |
L'œil écoute.
Ainsi Parlait l'Art.
Gérard Pocquet.
Sources : Wikipédia (Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité, François Marthouret) ; L'Officiel des spectacles, critique « Acteur protéiforme pour poète innombrable » ; Journal La Terrasse ; THEATREonline (fiches L'Intranquillité, Bouffes du Nord, 2007) ; programme du Studio Raspail (« Le Livre de l'intranquillité », citations Le Figaro/Nathalie Simon et Gilles Costaz, mai 2025) ; représentation vue par l'auteur au Studio Raspail le 9 septembre 2026.





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