đŹ L'AFFICHE A PARLĂ • La Ville et les Chiens • LA CIUDAD Y LOS PERROS • un film de Francisco Lombardi • Ainsi Parlait l' Art interpellĂ©
La Ville et les Chiens
Deux profils de profil. Un pansement blanc. Une blessure sans date. L'affiche de 2026 dit en silence ce que quarante ans d'histoire péruvienne n'ont pas réussi à taire.
Réédition · 08 Avril 2026Bobine Films • Copie restaurĂ©e DCP • Quinzaine des CinĂ©astes • Cannes 1985
Deux cadets de profil. Ils ne nous regardent pas. Ils ne se regardent pas. Ils regardent ce que l'institution leur a appris à regarder : le vide devant eux, ordonné, sans fuite possible. Sur la joue gauche du plus jeune, un pansement blanc, seul éclat de lumiÚre dans une image entiÚrement désaturée.
Ce que l'Ćil reçoit, avant que la pensĂ©e commence
Six détails qui font l'image
Beige, kaki, ocre passĂ©. Pas la couleur de la guerre, la couleur du temps arrĂȘtĂ©. Le chromatisme rappelle
la photographie de caserne des années 1960.
La désaturation n'est pas une patine esthétique : c'est un argument. Elle dit : rien n'a changé.
Seul éclat de lumiÚre
vive dans l'image.
Blessure soignée,
ou marque rituelle ?
Dans les deux cas : une trace de violence sur un corps jeune. L'affiche place sa douleur exactement lĂ oĂč l'Ćil regarde en premier.
MĂȘme uniforme, mĂȘme couleur, mĂȘme grade apparent. Et pourtant tout sĂ©pare ces deux corps : la taille, la posture, la peau, l'Ăąge. L'uniforme efface les noms, pas les inĂ©galitĂ©s.
Le cadet de gauche, plus jeune, tĂȘte lĂ©gĂšrement inclinĂ©e. Celui de droite, plus grand, port assurĂ©. L'espace entre eux est infime mais infranchissable. La hiĂ©rarchie ne passe pas par les galons, elle passe par la chair.
Seul élément de couleur dans l'image désaturée.
Les armoiries de l'académie Leoncio Prado sur l'épaule droite du cadet dominant. Un sceau : appartenance, soumission, identité confisquée.
Titre français en blanc massif. En dessous : La Ciudad y los Perros. Le mot Perros, chiens, sonne plus dur en espagnol. L'affiche porte l'insulte fondatrice
du film comme un titre
de noblesse renversé.
La prison sans murs : ce que l'image traduit de l'Ćuvre
Le film de Lombardi se dĂ©roule presque exclusivement entre les murs du lycĂ©e militaire Leoncio Prado. Les personnages y sont enfermĂ©s Ă la fois physiquement et, de maniĂšre plus pernicieuse, dans un systĂšme qui va petit Ă petit les dĂ©truire. L'affiche traduitL'identitĂ© des deux cadets reste dĂ©libĂ©rĂ©ment indĂ©terminĂ©e, une fidĂ©litĂ© Ă l'ambiguĂŻtĂ© fondamentale du film, oĂč El Jaguar est tantĂŽt le prĂ©dateur absolu, tantĂŽt l'ĂȘtre qui obĂ©it
Les personnages sont complexes, contradictoires et ambigus. Au final, qui a tuĂ© l'Esclave ? Ă l'issue des diffĂ©rentes projections, cette question revient systĂ©matiquement dans la bouche des spectateurs.— Francisco Lombardi, entretien de dĂ©cembre 2025 (dossier de presse Bobine Films)Il y a un autre dialogue silencieux entre cette affiche et le film : celui de la musique d'Enrique Iturriaga. La partition dĂ©saturĂ©e de l'affiche, ses teintes khaki, sa lumiĂšre plate est visuellement la sĆur des intervalles de secondes mineures et des percussions sĂšches du compositeur pĂ©ruvien (1918–2023), Ă©lĂšve d'Honegger. Les deux Ćuvres, l'une musicale, l'autre graphique, choisissent la mĂȘme austĂ©ritĂ© comme politique esthĂ©tique : ne rien cĂ©der Ă la sĂ©duction pour que la vĂ©ritĂ© tienne dans le temps.
Une affiche française sur une douleur péruvienne
Il faut noter, en contrepoint, que Vargas Llosa lui-mĂȘme a Ă©crit ce roman depuis Paris, rue de Tournon, au dĂ©but des annĂ©es 1960. La douleur pĂ©ruvienne a toujours voyagĂ© entre Lima et Paris pour trouver ses formes dĂ©finitives. L'affiche de 2026 s'inscrit dans cette longue tradition de la mĂ©diation parisienne et c'est peut-ĂȘtre lĂ sa limite la plus prĂ©cieuse Ă reconnaĂźtre.
Qui a choisi le portrait contre la caricature ?
Il y a dans cette affiche un fantĂŽme que personne ne nomme : son graphiste. Ce cadrage prĂ©cis, cette dĂ©saturation calculĂ©e, ce choix de deux profils plutĂŽt que d'un visage frontal, ce sont des dĂ©cisions d'auteur visuel. Quelqu'un, Ă Paris, en 2025 ou 2026, a regardĂ© le film de Lombardi et a dĂ©cidĂ© que l'affiche serait un portrait, pas un symbole.Ce choix-lĂ est une interprĂ©tation du film. Et cette interprĂ©tation est juste, peut-ĂȘtre la plus juste de toutes les lectures critiques publiĂ©es sur la réédition. Le graphiste anonyme de 2026 a rĂ©pondu Ă l'expressionnisme de l'affiche de 1985, la fusion monstrueuse homme-chien-kĂ©pi, non pas par un contre-argument, mais par un silence. Le silence du portrait contre le cri de la caricature.
C'est l'objet de notre rubrique L'Affiche et son FantĂŽme : retrouver ce crĂ©ateur invisible, lui poser la question que je pose Ă tous mes interlocuteurs — quelle photographie d'enfance emporteriez-vous si vous deviez tout expliquer de ce que vous faites ?
| Gérard Pocquet Ainsi Parlait l'Art |
ainsiparlaitlart@proton.me @ainsiparlaitlart_gerardpocquet đŹ L'AFFICHE A PARLĂ • La Ville et les Chiens • LA CIUDAD Y LOS PERROS • un film de Francisco Lombardi • Ainsi Parlait l' Art interpellĂ© Pour en savoir plus : Le lien est dans la Bio https://ainsiparlaitlart.blogspot.com #ainsiparlaitlart #art #peinture #culture |


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