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Butrint, la ville au bœuf blessé

Butrint occupe une presqu'île entourée d'eau, coincée entre le lac des Nymphes 
et le canal de Vivari qui le relie à la mer Ionienne, un site que les Anciens appelaient Bouthrotos. La légende, elle, préfère une autre étymologie, plus sanglante : Hélénos, gendre de Priam, fuyant Troie en flammes, aurait sacrifié un taureau pour s'assurer un passage tranquille vers l'Épire ; blessé, l'animal se serait jeté à la mer, aurait nagé jusqu'à cette rive et y serait mort, d'où « bou-throtos », le bœuf blessé. 
Virgile en fait une étape de son Énée ; Racine y situe son Andromaque. 
Le mythe, ici, précède largement l'archéologie.


La ville, cœur des tribus chaones, grandit dès le VIe siècle avant notre ère, se fortifie, se dote de temples, dont celui d'Asclépios, dieu de la santé, puis d'un théâtre. 
Rome s'y intéresse tôt : César tente d'y fonder une colonie dès 44 avant J.-C., 
mais il faudra attendre Auguste pour qu'elle prenne vraiment racine, avec thermes, aqueduc et nymphées. Un tremblement de terre, sans doute au IIIe siècle, vide le centre-ville ; la cité renaît pourtant à la fin du IVe siècle, pavée de mosaïques neuves.

Butrint traverse ensuite les invasions ostrogothiques du VIe siècle, les conflits normando-byzantins du XIe, la mention par le géographe arabe al-Idrîsî au XIIe siècle, puis la chute de Constantinople en 1204, qui la fait passer sous le Despotat d'Épire. En 1386, elle échit à Venise, qui en fit une place forte face à Gênes.

Deux grandes armées ottomanes échouent devant Butrint, en 1537 sous Soliman 
le Magnifique et en 1716 sous Ahmed III, la ville reste, jusqu'au bout, un verrou tenu contre les Turcs. Napoléon l'occupe brièvement en 1796, avant qu'Ali Pacha 
de Tepelena ne s'en empare et n'y bâtit, en 1807, un château gardant l'entrée du canal de Vivari. Classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1992
Butrint est aujourd'hui l'un des grands sites archéologiques d'Albanie.


Virgile
va plus loin encore : pour lui, Butrint est une Nouvelle Troie, 
dont la fondation remonte à Énée lui-même. Plutarque, de son côté, y situe la mort 
du dieu Pan. Trois mille ans d'occupation presque ininterrompue, 
des Grecs archaïques jusqu'aux Vénitiens, ont fait de ce site un raccourci saisissant 
de toute l'histoire méditerranéenne.


Les fouilles modernes commencent dans les années 1920-1930, sous la direction 
de l'archéologue italien Luigi Ugolini, qui met au jour l'essentiel des vestiges archaïques et classiques, remparts, portes, théâtre, thermes. 
Les recherches se poursuivent après 1944 sous l'égide des instituts albanais d'archéologie, puis, à partir de 1991, en collaboration avec une équipe grecque 
et avec la Butrint Foundation, fondation britannique créée en 1994 
par Lord Rothschild et Lord Sainsbury de Preston Candover. 
Cette dernière se concentre sur les monuments byzantins du site : un ensemble palatial, une basilique, et surtout un baptistère du début du VIe siècle, 
orné de mosaïques saisissantes représentant des animaux sauvages, des oiseaux 
et des poissons, autant de symboles du baptême et de la communion chrétienne.

Le site, ouvert tous les jours de 8h30 au coucher du soleil, se rejoint depuis Corfou 
par deux ferries quotidiens, deux heures de traversée, ou depuis Sarandë en taxi, 
une demi-heure de route.

Une seconde version du mythe fondateur circule aussi : certains disent que ce n'est pas Hélénos mais Pyrrhus, fils d'Achille, qui aurait sacrifié le taureau échappé jusqu'au rivage. Quelle que soit la version retenue, Butrint reste, depuis 1992, 
le tout premier site albanais classé par l'UNESCO, le cœur d'un parc national 
de 86 km², zone humide protégée au titre de la convention de Ramsar depuis 2003, où nichent 247 espèces d'oiseaux. Ici, patrimoine et nature ne font qu'un : 
la visite complète du site, dix-neuf monuments numérotés le long d'un chemin, 
prend environ deux heures quarante.

Le théâtre, construit au IVe-IIIe siècle avant J.-C., daterait du règne de Pyrrhus d'Épire lui-même, cousin d'Alexandre le Grand, celui-là même dont le nom a donné l'expression « victoire à la Pyrrhus ». Ses gradins, taillés à même la colline 
à la manière grecque, ont livré dans les années 1930 les statues d'Auguste, de Livie 
et du général Agrippa, vainqueur d'Actium ; certaines inscriptions, encore lisibles 
sur les marches, enregistraient la libération rituelle d'esclaves, un acte placé 
sous la protection des dieux.



Le baptistère, du VIe siècle, compte parmi les plus vastes et les plus raffinés de toute la Méditerranée : un espace circulaire jadis coiffé d'une coupole portée par huit colonnes, le chiffre chrétien de la perfection, et surtout un pavement de mosaïque 
en sept bandes concentriques, où se déploient soixante-neuf animaux, poissons 
et oiseaux, symboles du baptême qu'on ne célébrait ici, à l'origine, que le jour 
de Pâques. Non loin, le palais Triconque, modeste maison du IIe siècle transformée vers 425 en résidence aristocratique dotée d'une salle à triple abside pour les banquets et d'une entrée privée réservée aux invités arrivant par bateau depuis le canal 
de Vivari, avant d'être abandonné en plein travaux, sans doute à cause d'inondations, puis reconverti en ateliers d'artisans et en cimetière.


Au sommet de la colline, le château de l'Acropole, commencé sous les Byzantins 
et achevé sous les Vénitiens, abrite aujourd'hui le musée de Butrint — largement nourri des fouilles de l'archéologue italien Ugolini, qui y découvrit en 1928 la 
« Dea di Butrinto », statue de marbre aujourd'hui conservée au musée national 
de Tirana, dont une copie orne encore le château. 
Autre curiosité : l'orateur romain Cicéron mentionne Buthrotum dans ses lettres, 
tout simplement parce que son ami Atticus y possédait un domaine.

Aux abords du parc, plusieurs vestiges complètent le tableau : le mur de Dema, fortification du IVe-IIIe siècle avant J.-C. longue de 650 mètres, surmonté 
par le monastère fortifié de Saint-Georges ; et, à l'embouchure du canal de Vivari, 
un second château d'Ali Pacha de Tepelena, bâti en 1807-1808, le même homme 
dont on a déjà croisé la forteresse à Porto Palermo, celui-ci destiné à empêcher 
un débarquement français depuis Corfou.

La visite du site confirme tout ce que promettait le guide : au baptistère, les huit colonnes se dressent encore en cercle sur le pavement de mosaïque, patinées de lichen doré, entourées d'arbres qui filtrent une lumière tachetée jusque sur les marbres usés. On marche presque sur les sept bandes concentriques du sol, en essayant de deviner, sous la poussière, les animaux qu'elles dessinaient.

Les remparts racontent, à eux seuls, toute l'histoire du site. Le premier circuit, du IVe siècle avant J.-C., est monté sans mortier, à blocs de pierre ajustés avec une précision que les archéologues italiens ont pu vérifier grâce à un fil à plomb gravé dans l'angle d'un mur. Au VIe siècle après J.-C., un nouveau mur, bâti à la hâte alors que Rome vacillait en Occident, double la surface protégée en s'appuyant sur des structures romaines déjà en ruine, de larges sections, entre le palais Triconque et la porte du Lac, datent d'une reconstruction du XIe siècle, encore renforcée au XIIIe sous le despotat d'Épire, avant que Venise, en concurrence avec Byzance pour ce verrou stratégique du détroit de Corfou, ne finisse par bâtir sa propre forteresse triangulaire au XVe siècle, sur la rive sud du canal, pour protéger les pièges à poissons qui faisaient alors toute la richesse de Butrint. Peu après, la vieille ville fut abandonnée au profit de ce nouveau château.


À la porte du Lion, un bas-relief montre un fauve dévorant une tête de taureau,
une pièce plus ancienne, sans doute prélevée sur un temple du VIe siècle avant J.-C., puis replacée ici au Ve siècle après J.-C. pour réduire la largeur de la porte et la rendre plus facile à défendre. Juste derrière, une source antique, autrefois vouée au culte 
des nymphes, porte encore une inscription grecque à la mémoire d'une certaine 
Junia Rufina, citoyenne de Butrint qui en finança la restauration au IIe siècle : 
« amie des nymphes ». Des motifs chrétiens, découverts plus tard sur le mur du fond, montrent que la source païenne fut à son tour christianisée, aux Ve-VIe siècles.

Une autre porte, découverte par la mission archéologique italienne dans les années 1930, a été identifiée à la Porte Scée que décrit Virgile dans L'Énéide : 
celle par laquelle Énée, fuyant Troie, découvre une réplique miniature de sa ville natale, fondée par les exilés troyens Hélénos et Andromaque. 
Le mythe fondateur de Butrint, décidément, ne cesse de ressurgir d'un panneau 
à l'autre.


Depuis une brèche du château vénitien, le lac de Butrint s'ouvre soudain, 
bleu turquoise, cerné de collines sèches et de collines boisées qui se répondent 
d'une rive à l'autre, le genre de vue qui, après trois mille ans d'histoire empilée 
sous nos pieds, remet tout à sa juste échelle.


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